Kaléïdo'blog

Blog journalistique à plusieurs mains

28 mars 2012

Le dépaysement

 

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Tout doucement, au fur et à mesure de la lecture, que je n’ai pas encore achevée, l’envie m’est venue de parler de ce livre . Je voyage entre les chapitres à petits pas, je musarde, je reviens en arrière, lis comme si je marchais sans hâte. Beaucoup de ces “paysages” donnés à voir me sont inconnus, alors je prends le temps de naviguer par la langue. On ne dira jamais assez l’importance d’un phrasé, les douces accolades de mots, la précision d’un vocabulaire, le rythme et ses ruptures, tout l’envers du travail de l’écriture qui donne sa force à un texte.

Le livre de Jean-Christophe Bailly “Le dépaysement Voyages en France” n’est pas un roman, ce n’est pas un essai , ce n’est pas un livre de poésies – quoique …– , ce n’est pas un guide touristique, c’est une barque qui dérive dans les strates d’un pays. L’auteur lève des petits coins de voile et fait apparaitre, à portée de regards, un état des lieux ou des choses qui nous environne.

Le sujet de ce livre est la France. Le but est de comprendre ce que ce mot désigne aujourd’hui et s’il est juste qu’il désigne quelque chose qui par définition n’existerait pas ailleurs, du moins pas ainsi, pas de cette façon-là. Mon idée fut que pour m’approcher de la pelote de signes enchevêtrés mais souvent divergents formés par la géographie et l’histoire, par les paysages et les gens, le plus simple était d’aller voir sur place, autrement dit  de visiter ou revisiter le pays. La matière de ce livre, ce sont  donc d’abord des incursions que j’ai faites en divers lieux du territoire, choisis en règle générale parce qu’ils faisaient trembler le motif, soit qu’ils m’aient semblé incarner des points de cristallisation de la forme nationale interne, soit au contraire parce qu’ils étaient sur les bords. Je précise qu’une forme interne sans bord ne peut pas même exister.

Ces premières lignes de l’introduction nous livrent le but de l’auteur: le choix des lieux revisités fait sens. Alors on s’attarde avec lui dans une fabrique de filets à Bordeaux, on rejoint Toulouse avec l’évocation d’une passe à poissons, on prend le train de Arles à Mulhouse en se laissant happer par la litanie des noms propres, qui sont le récitatif de tout voyage, on visite des lieux de délaissement , on s’attarde avec bonheur dans les jardins ouvriers de Saint-Etienne  que je vois chaque jour et que je redécouvre:

Ici rien ne doit être amplifié ou idéalisé: il ne s’agit que de petites surfaces, qui sont des surfaces de repos, des sortes de parenthèses, mais lorsque ces surfaces sont laissées à elles-mêmes, c’est à dire à la conduite inspirée qui a fait d’elles, malgré tout, des tentatives ou des paliers contemplatifs, alors quelque chose se dessine, qui est à peine plus qu’un givre ou une poussière, mais qui suffit pourtant à emmener assez loin, c’est à dire entre la terre habitée poétiquement dont un jour dans un poème, Hölderlin vit s’ouvrir la certitude et ce “rêve d’une chose” dont Pasolini fit le titre d’un livre – rêve qui, par delà celui, imprécis et peut-être fragile, de jeunes gens du Frioul partant sur les routes, désigne, si on veut bien l’entendre, tout ce qui, du sein d’une époque, cherche à s’arracher à la pesanteur , ou à la répétition.

On traverse les ateliers de Rodin ,on croise Rimbaud, on explore du côté de Verdun et de l’histoire , on arpente des cimetières fantômes, on regarde les ruisseaux et rivières, et l’on aimerait bien étaler de vastes cartes à grandes échelles où l’on s’enfoncerait. On se prend de passion pour la géographie, l’histoire et la géologie! Et je ne suis qu’à moitié du parcours; je sais donc encore quelques bons moments  à rencontrer sur ces chemins de lecture en frôlant les frontières, traversant les rivières, creusant dans les sols, ou psalmodiant les noms ….

Le livre de Jean-Christophe Bailly "Le dépaysement Voyages en France" a été édité au Seuil en avril 2011. Sur le site de remue.net, vous pourrez entendre l'auteur parler de ce livre et en lire des extraits.


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04 janvier 2012

Bruegel, le moulin et la croix

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C’est un film comme je les aime, avec suffisamment de silence et de mystère, pour que l’on puisse se tapir sur le bord et glisser entre les images insensiblement. On est là, comme en un musée, à regarder un tableau qui s’anime avec dextérité sous notre regard. “Bruegel, le moulin et la croix” est un film polonais de Lech Majewski qui base toute sa mise en scène sur un seul tableau de Pieter Bruegel “ Le portement de croix”, réalisé en 1564 pendant l’occupation des Flandres par les espagnols.

De tous les personnages peints sur ce tableau, au moins cinq cents, le cinéaste a focalisé son attention sur une douzaine que l’on suit au long d’une terrible journée. Les récits s’entrelacent entre le moulin perché, mais tellement haut que l’on note bien l‘impossibilité pratique, le travail du peintre au sein du tableau, les habitants qui se réveillent, vont au marché, les enfants qui se bagarrent, les soldats à la couleur de sang et qui le font couler et puis la Passion du Christ là au coeur des guerres de religions qui occupent cette époque. Tout est dans tout. Le silence, la lenteur, le décor d’êtres vivants même s’ils paraissent inanimés….Il y a l’histoire, mais il y a la peinture, le velouté, le tremblé, l’incertain, les fenêtres, l’arrière-plan, la lumière… Peu de paroles, juste ce qui est nécessaire à la compréhension. La métaphore de l’araignée pour soutenir la toile du film.

Il faut longtemps avant de pouvoir parler à nouveau, revenir dans la réalité et, bien sûr, se poser les questions qui surgissent après , signe que le film poursuit son travail en nous, longtemps après. Chercher à savoir où  donc est ce tableau (musée des Beaux Arts à Vienne), et ne plus jamais regarder une roue sans penser à Bruegel et à ce film.

Bruegel, le moulin et la croix” de Lech Majewski ( 2011- 1h32) avec Rutger Hauer, Charlotte Rampling,Michael York…

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13 juin 2011

Impressions de Venise

Ils sont déjà tant et tant à avoir tenter de dire un peu de Venise que je me sens toute petite à vouloir glisser quelques mots supplémentaires sur cette ville rêvée. Peut-être évoquer le sentiment de bonheur qui me traversa lorsque, sortant du tunnel du Fréjus, les notes de Nabucco de Verdi retentirent dans la voiture: j’ai du sang italien qui coule dans mes veines et je lui rend hommage.  L’arrivée sur Venise elle-même se fera le lendemain matin, après l’installation dans notre logement situé à vingt minutes de Venise en train, avec un propriétaire aux petits soins pour nous.

On sort de la gare Santa Lucia: Et quand nous arrivons dans cette ville singulière, nous la contemplons infailliblement avec des yeux prévenus et ravis, nous la regardons avec nos rêves *. On se tient sur les marches, la foule nous frôle, cela fait cinq ans que ce séjour est imaginé, fantasmé,abandonné, ressuscité et je crois que même là devant le  ponte degli Scalzi  qui enjambe le Grand canal, je ne suis pas entièrement sûre que j’y suis enfin…. En plein Santa Lucia, Venise se retient encore, diffère son ultime fois de s’offrir. Sitôt dehors, la ville s’ouvre comme une coquille qui découvrirait somptueusement le plus troublant des secrets. L’instant du regard prend alors valeur d’infini **.

C’est à pied que je souhaitais m’initier à son labyrinthe. Je crois que je souhaitais me perdre. Prendre le temps de l’errance et de la surprise. Le guide bleu au fond du sac, l’appareil photo autour du cou, je gravis les marches du premier pont, sursautant  en voyant la signature de Pitr et Ella sur l’une des marches, des artistes de chez moi ,et que je retrouverai  à plusieurs reprises dans les rues de la ville….Je déambule, j'e regarde, je sens, je souris, je murmure que le bonheur c’est peut-être simplement cela , cette intense présence à soi-même. Je passe de la foule à la solitude en un virage à droite, du soleil à l’ombre en un virage à gauche, de la chaleur à la fraîcheur en poussant la porte d’une église où je peux aussi me reposer…Et les églises ne manquent pas à Venise….heureusement pour moi, même si de nombreuses sont payantes… mais pleines de trésors…L’église San Polo fut la première où j’entrai et déposai un peu ma fatigue. J’ai le souvenir d’un Chemin de croix de Giandomenico Tiepolo exposé dans l’oratoire.

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Je ne suis pas spécialiste d’art alors je me laisse simplement happée par une lumière, un regard, une brume, une mélancolie…Les églises sont chargées à mon goût mais tout au long de ces visites, j’ai appris à les aimer, à les laisser me montrer ce qu’elles avaient à dire. Même si, feuilletant au retour guides et livres d’art , je m’aperçois que je n’ai rien vu ou presque. Mais c’est ainsi que j’avais décidé de m’approcher de la ville car je sais déjà  au fond de moi que j’y retournerai….

On revient déambuler entre les canaux, on se laisse  séduire par les reflets , hypnotiser par les changements de couleurs, les résilles d’ocre où s’arriment les songes.

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On ne retrouve pas la trattoria repérée un peu plus tôt sur une petite place isolée, tant pis on ira sous une autre enseigne déguster un foie de veau à la vénitienne avec sa polenta, tout simplement délicieux. Un espresso, à l’italienne bien sûr, et les batteries sont rechargées pour la suite du périple. Ensuite, sans entrer dans la basilique Saint Marc, car ce n’est pas encore le bon moment, on rejoint la place, puis on longe le Grand Canal et son agitation, on se glisse dans la houle qui veut voir l’incontournable Pont des soupirs qui relie le Palais des Doges aux cachots des Prigioni nuove que nous visiterons un autre jour.

Le pont des Soupirs est un sarcophage qui s’envole.***

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La fin d'après-midi nous trouve épuisés, assis sur des marches à déguster une glace. Nous n'avons pas encore pris le rythme, mais le bonheur est là!

Si je devais résumer cette première journée ce serait lumière et ombre, rouges et ors,  cuir et chèvrefeuille , foule et silence, marbre et eau, rêve et réalité….

*Guy de Maupassant

**Yves Peyré

***André Suares

Ces trois citations proviennent du livre de Gabriella Zimmermann “ Venise au fil des mots” qui est un véritable florilège de textes écrits sur Venise.

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17 mai 2011

Minuit à Paris

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Un régal. Un moment malicieux. C’est ainsi que je qualifierai la séance de cinéma à laquelle je viens d’assister. Je n’étais pas à Cannes mais dans mon cinéma favori , et j’ai regardé le dernier film de Woody Allen “Minuit à Paris”. De très belles traversées de Paris de jour ou de nuit, sous le soleil et sous la pluie, sont offertes à nos yeux qui ne se lassent pas! La musique est envoûtante, les dialogues savoureux, une intrigue cocasse, tous les éléments sont présents pour passer un moment savoureux…et Paris, Paris, Paris!

L’histoire est à rebondissements ou plus exactement s’enfonce dans les méandres de la création artistique ou dans les arcanes du temps. Avec beaucoup de jubilation. C’est l’histoire d’un jeune couple d’Américains venus à Paris pour quelques jours. Gil ( Owen Wilson) est un auteur de séries télé et travaille sur un roman; bohème il se trouve un peu perdu dans le monde d’aujourd’hui. Inez (Rachel McAdams) est riche et frivole. Elle rêve de vivre à Malibu après leur mariage, Gil se verrait bien à Paris ( et dans les années 20 et sous la pluie…!) Nous sommes chez Woody Allen et tout est possible bien sûr. L’espace-temps est élastique: il suffit d’être assis sur des marches d’escalier, au pied d’une église, d’attendre les douze coups de minuit et de se laisser emporter par une voiture d’un autre temps! Gil se retrouve à côtoyer Scott et Zelda Fitzgerald, Hemingway, Gertrude Stein, Picasso et Adriana ( Marion Cotillard) un modèle de peintres, dont il tombe bien évidemment amoureux.  Il passe ses nuits dans la féerie de ce passé et se trouve un peu en difficulté dans la réalité diurne. La magie de Paris officie. On se laisse emporter par cette fable, ce conte de fées et la musique de Cole Porter ou Sidney Bechet.

On sort du film  avec le sourire, ce qui n’est déjà pas si mal, puis  avec une envie irrésistible d’aller à Paris, d’arpenter encore et encore cette ville envoûtante, de marcher la nuit et de trouver ces fameuses marches magiques, d’attendre les 12 coups de minuit et de rêver que oui, tout est possible!

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27 avril 2011

Emportée

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Emportée, je le fus par ce récit que fait Paule Du Bouchet de la disparition de sa mère et de ce qui fut leur relation. Dernier livre acheté, il a doublé tous les autres sur la pile de livres à lire. Attirée par le titre , dans un premier temps, puis par la couverture où est représenté un détail d’une peinture de Nicolas de Staël “ Chemin de fer au bord de la mer, soleil couchant”, et enfin par la quatrième de couverture:

Je ne peux parler de ma mère sans évoquer les contours d’un paysage étrange qui me constitue. Celui que, parfois en toute conscience, parfois sans le savoir, je cultive comme un jardin secret. Celui de la disparition.

Comprenant ensuite que l’auteur était la fille du poète André du Bouchet que j’affectionne, je ne pus que m’immiscer dans ce récit dont on ne ressort pas indemne.

Le livre commence par la mort de la mère il y a une douzaine d’années , son agonie, sa souffrance entourée de ses deux enfants.

La lumière autour de son visage est indissociable de sa disparition. C’est cette image-là qui m’obsède, celle qui vient en premier, qui éclipse toutes les autres, toutes celles de sa vie. Ensuite, seulement, vient l’éclat d’une robe rouge disparaissant dans une porte.

Nait alors le récit de l’enfance, avec une acuité des émotions de cette période là – l’auteur avait six ans  - assez fulgurante. La mère , Tina Jolas, rencontre un homme qui va bouleverser sa vie: René Char. Un véritable ogre pour la petite fille qui raconte. Sa mère vient d’être emportée. L’enfant va alors grandir dans cet espace déséquilibré où l’abandon est maître. Peur de perdre sa mère, peur de perdre son père. Des souvenirs se livrent, puis disparaissent. Elle ne juge pas mais dit simplement la souffrance qui l’envahit durant de nombreuses années. En vacances avec son père elle cueille tous les soirs une “fougère “ qu’elle nomme mère et qu’elle accroche au-dessus de son lit pour dire la présence de celle qui n’est pas là.

Dans un entretien à la radio suisse romande, Paule du Bouchet confie: Entre le moment où j’ai pris la plume et le moment où le livre a été publié, oui j’ai eu le sentiment d’une sorte de réconciliation, c’est à dire qu’il s’est produit quelque chose d’inattendu…(…) J’ai été emportée tellement loin, en écrivant ce texte, que j’ai pu la retrouver. Elle m’a transmis cet emportement qu’elle portait en elle.

Ce court récit d’une centaine de pages, plein de tendresses, évoque dans la marge, la passion incandescente de Tina Jolas et René Char qui durera trente ans et qui s’écrira au long d’une correspondance de milliers de lettres.

Ce livre m’a habité après la lecture.Je retiens la force de cette écriture qui nous délivre des maux mais aussi un amour viscéral d’une femme pour sa mère sans chercher à  régler de comptes. Un portrait d’une femme entière.

Durant toutes ces pages, la sensation du malheur aura prévalu. Elle aura suivi le tracé sinueux d’une vie de manquement et d’errance. Et pourtant, brusquement, au sortir de ces notes, le socle qui me constitue, celui que j’ai voulu obstinément oublier, s’impose avec force: il est d’une joie sans mélange. Des sensations follement heureuses me reviennent, par je ne sais quelle grâce, peut-être celle d’avoir couché sur papier ce long parcours d’absence, sans doute par la grâce inattendue de l’oubli lui-même. Certainement, je ne peux m’y tromper, par sa grâce propre, à elle , ma mère. Qui m’a “tout pris, mais aussi tout donné”. Tout pris de l’amour, tout donné de l’amour. Tout donné de la joie. La joie profonde dont elle avait le secret, qu’elle portait en elle.

 

(Sur le site de Poezibao, un article plus complet pour ceux qui le souhaitent.)

"Emportée" de Paule Du Bouchet a été publié aux éditions Actes Sud en mars 2011

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19 avril 2011

André Du Bouchet

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Il suffit parfois de presque rien pour qu’un samedi qui s’annonçait ordinaire devienne une journée d’une densité rare , que l’on n’oubliera pas . Tout a commencé par un appel téléphonique vendredi midi d’une amie attentionnée qui m’informe que le lendemain après-midi se déroule à Dieulefit un hommage à André Du Bouchet avec des rencontres et une exposition autour du poète. Elle sait mon attachement à sa poésie.

Ce n’est qu’à deux heures et demie de route après tout, et je réalise que cela fera dix ans le 19 avril qu’André Du Bouchet est mort. Une envie très forte de me rendre dans la Drôme commence à sinuer dans mon esprit. Levée tôt ce samedi, un temps  lumineux, toutes les conditions sont réunies: je pars sans plus réfléchir pour une journée imprévue baignant dans la poésie! Fin de matinée Dieulefit me voilà: j’arpente les rues et ruelles , découvre une ville qui me séduit. Je découvre très vite la galerie d’art où a lieu l’exposition que je visite tranquillement avant l’inauguration (encore merci aux galeristes de leur accueil). Là des peintures de Giacometti, Tal-Coat, Bram van Velde, Gilles du Bouchet, Tapies…ainsi que quelques pages de carnets où André du Bouchet inscrivait de petites phrases lors de ses promenades dans cette si belle région drômoise. Je suis sous le charme….Je marche un peu, entre dans une librairie fort agréable où je déniche le dernier livre de Julien Gracq “manuscrits de guerre”, ressors , fais quelques photos en déambulant et attends tranquillement autour d’un bon repas la rencontre annoncée.

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En entrant dans la salle , on entend la voix du poète lire des extraits de ses poèmes avec un montage des pages de ses carnets. Après les remerciements d’usage a lieu la projection d’un film “Si vous êtes des mots, parlez” avec interview du poète réalisé par Michel Jacob. Un film dense qui suit les promenades d’André du Bouchet dans cet endroit où il s’était retiré et écrivait. Des silences, des conversations avec sa compagne Anne de Staël, des voisins, la contemplation des paysages, son bureau punaisé de poèmes sur lesquels il revenait sans cesse. Un film qui évoque l’homme dans sa simplicité, qui ne gomme pas la difficulté à entrer dans ses mots,ses  textes qu’il faut lire et surtout relire, selon les conseils de l’auteur lui-même. Je ne peux qu’approuver car je suis conquise  par cette écriture depuis déjà de nombreuses années.

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Après le film, l’émotion des témoignages: que ce soit une voisine, une femme de ménage, un éditeur, un photographe, Anne de Staël , Gilles du Bouchet son fils….. Des anecdotes de vie courante, des réflexions sur sa poésie et sa relation avec la peinture,la typographie de ses recueils, des souvenirs…On se sent bien , on vient dans la simplicité de nous parler d’un poète que l’on dit difficile à lire.

Je sais peu de choses de sa biographie, quelques jalons pour situer un peu: né en 1924, il s’installera aves sa famille aux Etats Unis où il terminera ses études, puis sera professeur à Harvard .En 1948, il revient en France,rencontre René Char,, Pierre Reverdy, Francis Ponge, animera des revues , sera traducteur de Celan , Hölderlin, James Joyce, Mandelstam, Faulkner…En 1971, il achète une maison à Truinas dans la Drôme et il partagera sa vie entre Paris et la Drôme provençale. Il disparait il y a dix ans aujourd’hui.

Son écriture c’est celle du souffle , des silences, d’un mouvement,  d’un voile déchiré par  le  regard qu’il pose sur ce qui l’entoure et qu’il nous renvoie par des éclats de mots.

Un texte issu de Carnet:

 

... aller jusq'au

bout de chaque mot

                               ouvrir son ciel

le ciel où finit sa racine

                                                   peser de tout son poids sur le

                                                                                         mot

                                   le plus faible

                                                     pour qu'il éclate

                                           et livre son ciel

 

Je suis repartie, par des routes buissonnières , ai pris le temps de regarder, d'écouter les silences où se murmurait le ciel.


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25 janvier 2011

Au-delà

 

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Trois histoires enchevêtrées composent ce film de Clint Eastwood.

On est très rapidement dans le vif du sujet avec Marie ,journaliste française, incarnée par Cécile de France, que l’on voit submergée par la vague géante  d’un tsunami. On la voit se noyer puis être ramenée à la vie. Elle, elle s’est sentie mourir et a vécu ce que l’on nomme une expérience de mort imminente. Elle ne sera plus la même après, hantée par ce qu’elle a pressenti à cet instant là. Marie s’éloigne de son métier de journaliste télé où elle ne semble plus assez efficace et décide d’écrire un livre sur Mitterrand et…se retrouve à faire des recherches sur précisément ces expériences hors du commun où l’on frôle la mort.

La deuxième histoire nous conduit à Londres auprès de jumeaux d’une dizaine d’années préoccupés par leur mère qu’ils se doivent de protéger pour ne pas être séparés d’elle .L’un des garçons va mourir dans un accident , renversé par une voiture. L’autre jumeau voit sa vie basculer sans son double, se retrouve dans une solitude mentale extrême et tente par différents moyens d’entrer en relation avec cette moitié de lui-même.

Le troisième récit se situe à San Francisco où Matt Damon se met dans la peau de George , un homme capable d’entrer en contact avec les morts. Un don qui l’empêche de mener une vie normale, de rencontrer des gens sereinement. Il passe beaucoup de temps couché à écouter des textes de Dickens. Il essaie aussi de prendre des cours de cuisine italienne, le moment le plus détendu du film...

On passe d’une vie à l’autre, tournant autour de cet après la mort, de cet au-delà qui interroge. Chaque personnage semble enfermé dans son questionnement, son mal être. Les destins se croiseront à la fin du film, donnant un peu d’apaisement. On se laisse transporter au sein de ces histoires. Croyant ou pas cela n’a aucune espèce d’importance. On se laisse prendre au jeu très soft des acteurs, à la simplicité et l’évidence du film. Et l’on repart avec un lot de questions et d’incertitudes au fond de la poche. Un bon film donc.

Au-delà” (Hereafter)  film de Clint Eastwood sorti en salles le 19 janvier 2010 avec Cécile de France, Matt Damon, George et Frankie McLaren…

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11 décembre 2010

Le nom des gens

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Excepté le titre du film que je n’arrive pas à mémoriser – mais il est vrai que c’est souvent sur les noms que la mémoire bute -  “Le nom des gens” est un bon film. Décalé, tonique, pertinent, drôle, intelligent et aussi en phase avec l’actualité sur l’identité nationale: beaucoup de qualificatifs élogieux pour ce film qui m’a fait passer une très bonne soirée.

On y retrouve Jacques Gamblin incarnant le personnage d’Arthur Martin (comme celui des cuisines), légèrement paumé par sa rencontre avec Sara Forestier – Bahia Benmahmoud – jeune femme extravertie qui place haut l’engagement politique puisqu’elle n’hésite pas à coucher avec des gens de droite pour les convertir à ses propres opinions, de gauche donc. Et, d’après elle , elle obtient de bonnes reconversions! Bahia rencontre donc Arthur, quadragénaire discret, champion toute catégorie dans l’art des conversations anodines et sans risque avec sa famille, dont la mère a passé toute sa vie à occulter la déportation de ses parents juifs. Bahia a une mère française bourgeoise qui a renié ses origines et s’est mariée avec un immigré algérien. Lors d’un repas tout ce petit monde se  retrouve et la scène est à l’image du film avec des vérités qui sont dites mais toujours avec humour.

Grâce à la mise en scène intelligente, des retours en arrière narratifs et visuels intéressants, ce film évoque la déportation des juifs, la guerre d’Algérie, la politique d’immigration, Jean-Marie Le Pen, les élections présidentielles ( avec Bahia en larmes car elle s’est sentie obligée de voter Chirac…), l’islam, le socialisme….sans oublier la mémoire et l’héritage que l’on reçoit de nos parents.

Un film un peu dingue mais que je qualifierai de rafraichissant!

Le nom des gens” film français de Michel Leclerc

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27 novembre 2010

Le meilleur reste à venir

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“Le meilleur reste à venir” est le premier roman de Sefi Atta publié en 2005 (janvier 2009 dans la traduction de Charlotte Woillez aux éditions Actes Sud) et, même si la couverture choisie par l’éditeur n’est pas à la hauteur du livre, on découvre là une histoire qu’on n’oublie pas facilement.

Quatre grands chapitres , avec à chaque fois une indication de date: 1971, 1975, 1985, 1995, où l’on parcourt à la fois la vie d’une jeune nigériane Enitan et les bouleversements d’un pays africain. Plus de vingt ans de la vie de cette jeune fille que l’on voit devenir adulte et mère. Elevée dans une famille aisée mais déchirée, son père est  avocat, sa mère dans les mailles d’une secte religieuse, elle fera des études en Angleterre puis reviendra au Nigeria pour y exercer le métier d’avocate  dans un pays en pleine mutation. On la voit évoluer entre ses amitiés avec Sheri, une demi-caste, pas toujours bien acceptée par son entourage, ses amours , son mariage avec Niyi (et la famille de ce dernier), la naissance tant souhaitée de son enfant et sur la fin du roman la rencontre avec une journaliste engagée dans la cause des femmes.

Quand j’avais une vingtaine d’années, les gens disaient que j’étais une tête brûlée. Dans mon souvenir je n’ai jamais été une tête brûlée. Ce dont je me souviens, c’est que j’ai fait entendre ma voix. Dans mon pays, les femmes sont encensées lorsqu’elles renoncent à leur droit de protester. Finalement il arrive qu’elles meurent en ne léguant rien d’autre à leurs filles que leur altruisme; un héritage surprenant, comme un filet de larmes dans une gorge desséchée.”

Révolte chez Enitan, coincée entre les contraintes données par la société où elle évolue et les contradictions qu’elle a du mal à accepter, qui fait écho aux révoltes qui courent dans le pays, aux coups d’état militaires, à l’insécurité permanente, aux arrestations arbitraires. On est emporté par le récit et par le cheminement de cette femme qui refuse d’être enfermée dans sa cuisine.

Ma connaissance de la littérature africaine est pratiquement nulle; je suis donc avide de conseils en ce domaine. N’hésitez pas à glisser quelques noms d’auteurs et de livres…

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22 novembre 2010

Yoko Ogawa

 

Je me demande de temps en temps ce qui a disparu de cette île en premier.

 

_ Autrefois, longtemps avant ta naissance, il y avait des choses en abondance ici. Des choses transparentes, qui sentaient bon, papillonnantes, brillantes… Des choses incroyables, dont tu n’as pas idée, me racontait ma mère lorsque j’étais enfant.

 

_ C’est malheureux que les habitants de cette île ne soient pas capables de garder éternellement dans leur coeur des choses aussi magnifiques. Dans la mesure où ils vivent sur l’île, ils ne peuvent se soustraire à ces disparitions successives. Tu ne vas sans doute pas tarder à devoir perdre quelque chose pour la première fois.

 

_ Ca fait peur? lui avais-je demandé, inquiète.

 

_ Non, rassure-toi. Ce n’est ni douloureux ni triste. Tu ouvres les yeux un matin dans ton lit et quelque chose est fini, sans que tu t’en sois aperçue. Essaie de rester immobile, les yeux fermés, l’oreille tendue, pour ressentir l’écoulement de l’air matinal. Tu sentiras que quelque chose n’est pas pareil que la veille. Et tu découvriras ce que tu as perdu, ce qui a disparu de l’île.”

 

Ce sont par ces phrases de Yoko Ogawa que l’on pénètre dans le roman “ Cristallisation secrète”. Et que l’on n’en sort plus , emporté par le phrasé si particulier de cette auteur japonaise. Sur une île donc, des objets, des choses disparaissent , sortent de la mémoire des gens et sont aussitôt oubliés: les oiseaux, le parfum, les roses, les calendriers…Le personnage principal est une femme écrivain qui évolue dans cet univers un peu étrange. Nous suivons en parallèle le roman qu’elle tente d’écrire, mais les livres sont amenés à disparaître eux aussi…Cependant il existe aussi des personnages qui conservent les souvenirs et qui, de ce fait, sont  en danger, traqués par une sorte de milice “les chasseurs de mémoire”. La narratrice va en cacher un, son éditeur.

 

Ce roman reprend un thème cher à Yoko Ogawa, déjà exploré dans “Le musée du silence”( sans doute mon préféré,mais je n’ai pas encore tout lu d’elle!): l’obsession de garder la trace des souvenirs et du passé. Dans ce texte ci , on ne peut pas ne pas voir également une métaphore des régimes totalitaires, des dictatures  avec la peur qui les accompagne. On peut y lire aussi un plaidoyer pour la nécessité de l’art, la force du créateur, écrivain ou autre. Durant la lecture , on a cette étrange impression d’être au-dessus du vide mais toujours soutenu par la prose très poétique de Yoko Ogawa. L’univers décrit est fait avec des mots simples qui laissent apparaître en toile de fond une atmosphère très particulière avec une dimension poétique constante, une attention permanente aux objets, à l’autre.

 

Yoko Ogawa , née en 1962 ,est l’auteur de nombreux romans et nouvelles. Ce livre a été publié au Japon en 1994 et a été traduit par Rose-Marie Makino et publié chez Actes Sud en 2009.

 

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