Il est difficile de lire un renku surtout pour quelqu'un qui n'a aucune expérience de ce type d'écriture. Cela semble parfaitement hermétique! Quand on lit un renku il faut avoir en tête qu'une des règles fondamentales de ce type d'écriture est le "lier/décaler". Le vers qu'on écrit doit avoir un lien avec le précédent mais en même temps il doit aller vers autre chose. 

Sprite a pris le temps d'expliquer comment nous avons construit notre renku et quels liens nous avons fait. Je trouve son travail très intéressant et elle a accepté que je le mette ici pour le blog de Kalé



De Sprite :

Prendre le temps / Traveller's joy

Nous étions  parties pour un 18 vers, Junicho/Imachi, mais avons décidé d’aller jusqu’à 22 quand les impressions principales de quelques jours passés ensemble se pressaient pour les dernières places.
Une journée et demie à Londres, une journée et demi sur la côte Sud à Eastbourne avec une nuit à Eastbourne… retransmis non chronologiquement en Renku.

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Les Sept Sœurs sont des falaises blanches entre Brighton et Eastbourne. Le buttock, plus généralement ‘buttocks’ veux dire ‘fesse’. Vu de la mer, on peut imaginer que les marins voyaient dans les monts et déclivités du haut des falaises, des postérieurs féminins. C’est ainsi que Sherkane débuta avec le Hokku

no wind –
in the Seven Sisters’ buttock
only waves’ sound


Le Wakiku, complètement shasei, coulait de source, bien qu’il ait failli être supplanté par quelque chose de plus grivois à l’imitation d’un Issa écrivant son nom dans la neige : derrière les épineux/elle va pisser.

ça papillonne bleu-nacré
au ras de la lande


J’ai écrit une fois quelque part: ‘apprendre à regarder par le regard des autres’, et c’est bien ce qui se passe à chaque fois que je fais découvrir des coins de mon environnement à des visiteurs d’Outre-manche. Donc partout dans les parcs Londoniens et ailleurs, Sherkane a repéré un phénomène qu’elle imagine mal se produire en France dès qu’un brin de soleil se pointe

partout
des corps blancs presque nus
allongés dans l’herbe


Ah, le jeu de trouver des liens ! Nous avons débuté le Renku en buvant du thé et consommant des ‘scones and clotted cream’, normalement une spécialité du Devon. Pas la meilleur de nos dégustations mais un vert en face du regard que j’ai photographié

mousses et fougères
recouvrent le toit de briques


Aller encore plus haut, du ras de l'herbe en montant sur un toit, revenir en arrière dans nos souvenirs tout frais, Sherkane nous ramène à notre visite de la veille (une première pour moi aussi) à la tour la plus haute d’Europe (pour l’instant). Au 69iéme étage à ciel ouvert

à la nuit tombée
trinquer en haut du Shard…
Londres s’illumine


Le champagne est servi dans des flûtes en plastique à ceux qui payent un prix encore plus exorbitant que le notre mais sans confort aucun, tous debout à se choper les meilleurs emplacements pour mitrailler au téléobjectif un monde de fourmis. Renku oblige, une lune d’automne, empruntée à l’été mais qui le saurait sans d’autres explications.

a clear crescent
stencilled on black


Une semaine après le Ramadan, le premier croissant un peu grandi, poursuivait sa course vers l’Ouest; les mots me sont venus et resteront en Anglais. ‘Stencilled’ = fait au pochoir très difficile à traduire en un seul mot : un croissant bien défini/au pochoir contre fond noir
Comment incorporer les saisons sans trahir notre intention de ne se servir que de nos impressions du séjour ? Puisque lune est l’automne que diable y ajouter? Une petite discussion plus loin sur l’utilisation des Kigo, la résurgence d’une petite bête du parc de Greenwich, le premier jour, qui nous a dévisagées un long moment

pose-t-il? mange-t-il?
l’écureuil
droit comme un ‘i’


A moi d’être coincée pour faire un lien digne de la proposition précédente. Petite bestiole qui s’enfuie à la moindre peur, un style direct en questions ? Un ‘i’ comme une lune sur un clocher jauni, mais on ne la refait pas. Ah, enfin ! Quelqu’un n’a-t-il pas pris la fuite il y a une heure environ quand nous descendions le flanc de la dernière falaise vers l’estuaire de la très sinueuse rivière


effarouché par la question
le gosse qui ne parle pas la langue


Sherkane avait approché le jeune garçon tenant un chien en laisse pour s’enquérir de la race. Pendant que je corrigeais à haute-voix la prononciation de ‘bred’ en ‘breed’ (brède en briide) en arrière plan, un groupe d’adultes en amont nous criaient ‘il ne parle pas anglais’ pendant que le môme battait en retraite nous laissant ébahies un instant puisque normalement maître de chien à maître de chien le dialogue est toujours facilité. par la gente canine.

‘Recast the previous verse’, ‘transformer la signification’ du vers précédent, un des moteurs du Renku. L’effarouchement, les falaises d’où nous descendons à peine, vouloir malgré la gravité du sujet marquer les découvertes autres que flore et faune imprimées dans le paysage depuis les envols de 400.000 aviateurs pendant 39-40 des hauteurs de Beachy Head à un phénomène plus récent et régulier…


sur les falaises mangées par la mer
les nombreux hommages
aux suicidés


DEVASTATED ! ‘’We lost
our pier’’ dit notre hôtesse


Le gros titre du journal local avec les photos de la jetée d’Eastbourne en flammes quelques jours avant notre arrivée: destruction quasi-totale du premier pavillon en début de jetée par un incendie d’origine peut-être criminelle. Construites pendant la période Victorienne, ces jetées s’avançant de plusieurs centaines de mètres dans la mer étaient à but purement ludique. Suite aux grandes tempêtes d’avant l’an 2000 et à la vétusté et manque d’entretien de beaucoup, il en reste peu. C'est le pur hasard qui nous a amenées ici pendant une semaine historique pour cette petite ville

la veuve Russe
le divorcé de Ceylan:
deuxième amour


Notre hôtesse,du Fairlands Hotel (allez-y si vous passez par là-bas) avait un fort accent   d’Europe Central, quelques signes par-ci par-là dans l’hôtel d’un lien avec l’Indouisme dont je demandai l'origine le matin de notre départ. Elle se met à me raconter son histoire, veuve à 37 ans d'un mari pilote, elle est allée soutenir une de ses amies à St Petersburg pour une opération du cancer du sein en l'an 2000. Le matin où les docteurs leur ont dit qu’elle était hors de danger, elle est sortie dans la rue euphorique en louant Dieu que tout aille bien maintenant pour son amie. Un ‘étranger’ l'a approchée, lui a demandé si par hasard elle parlait Anglais et elle a pu l’assister dans quelques démarches. Il travaillait alors pour Nestlé, l’Oréal et autres boites mais était basé en Angleterre. Ils ont correspondu, se sont revus pour des vacances en 2001 et 2002 et ont décidé de se marier en 2003. Ça fait onze ans qu’ils sont maintenant ensemble. Qu’aurai-je pu mettre d’autre pour la position de l’amour?

ici dans parcs et hôtels
bienvenue à mes amis les chiens


Sherkane s’arrêtait toujours partout pour s’enquérir des notices publiques ayant traits aux chiens, commentant souvent qu’ici au moins ils avaient l’air plus facilement admis dans les lieux publiques. Elle avait laissé sa nouvelle petite chienne Javane, une Border Terrier chez une amie pour se rendre dans la perfide Albion.

au méridien zéro
ils ont découpé le monde
comme une orange


Un lien entre l’ici et le là-bas de deux jours auparavant, une manière d’inclure notre première ballade quelques heures après l’arrivée de Sherkane. D’une ferme de ville, Mudchute, en passant par le tunnel piéton sous la Tamise pour arriver près du Cutty Sark, trois-mâts musée en cale sèche, nous avons grimpé sur la colline de l’Observatory d’où la vue sur Londres est splendide par temps clair.

le sillage du bateau-bus
jusqu’à laTower


Un clin d’œil par le vécu de notre excursion à la vocation navale de l’Angleterre : nous avons pris le bateau-bus hyper rapide pour rentrer, pensant nous arrêter au Tower Bridge et  à la Tower of London. Bien assises et à la nuit tombée, nous décidons de continuer jusqu’au Parliament et Big Ben pour profiter des illuminations nocturnes.

je lui cite ;
‘’The winter of our discontent’’
saluting the old bard


Il nous faut placer au moins une autre saison avant le printemps, mais comment le faire en restant fidèle à notre plan de rester dans le ‘shasei’. Depuis la Tower, je pense aux fêtes foraines quand la rivière gelait encore au Moyen-âge, mais rien ne vient quand soudain…
Un grand merci au vieux barde, nom communément et cavalièrement  alloué à William Shakespeare. ‘ Maintenant que l'hiver de notre mécontentement’ est la première phrase  de la pièce Richard III.
Les bords de la Tamise pullulent de bâtiments historiques et d’autres reconstitués tel le Globe, théâtre de Shakespeare qui aurait bien pu être à l’emplacement même du répliqua construit sur la rive opposée de la cathédrale St Paul, devant lequel glisse le bateau-bus

du thé, encore du thé
pour se réchauffer


Le beau temps nous a vraiment accompagnées. Une seule grosse averse à Eastbourne le soir en rentrant à l’hôtel, mais du thé en toute saison et à tous les goûts depuis que la mode des thés verts, rouges et blancs suppléante le bon vieux thé torréfié avec une goutte de lait qui sévit depuis l’époque Victorienne. Nous sommes restées fidèle à la tradition qui de plus nous offre un deuxième vers qui peut évoquer l’hiver.

un baryani
épicé comme il faut
en faim de route


Le lien boisson/nourriture me vient assez facilement à l’esprit mais la troisième ligne se fait attendre tout autant que celle qui me rend visite a dû attendre le premier soir d’aller enfin ‘casser la dalle’ à Brick Lane. Il était plus de onze heures du soir quand revenant de Big Ben en passant par le quartier politique (White Hall où des photos d’enfants palestiniens nous ont arrêtées un moment), nous passons enfin la commande à un serveur Bengalais.

de voiles en voiles
des perles de culture


Jusqu’à ce vers, nous avions écrit le Renku en plusieurs étapes : débuté à la ferme/centre des visiteurs d’Exceat à l’embouchure de la rivière Cuckmere, poursuivi assises face à la mer au dessus du phare de Belle-Tout, lors du retour pour rendre la voiture à l’aéroport de Gatwick, dans le train-express pour la gare Victoria. Nous voilà donc dans le métro bondé, rempli à l’habituel de toutes sortes, mais de l’inévitable ‘hijab’ et de langues babéliennes. L’air du large commence déjà à manquer… mais que serait la nature sans les hommes…. et surtout sans les femmes. Nous hésitons à spécifier un des voiles pour rendre plus concret l’allusion au double sens mais l’original semble mieux couler…. ou se laisse mieux porter par le flot du langage de marée haute en marée basse au flux toujours renouvelé.

la guerre de 14
racontée par des poilus
en Haïku


C’est le Haïku puis le Renku qui ont cimenté la relation Sherkane/Sprite et les perles d’une autre culture font maintenant le lien. Sherkane a découvert "En pleine figure" en lecture de pré-sommeil dans mon petit appart de l’Est Londonien. Comment, mais comment le faire suivre maintenant du printemps requis et attendu ?

les buissons de barbelés
se couvrent d’églantines !


Passé en revue tout ce qui aurait pu évoquer le printemps pendant nos quatre jours ensemble, rien ne vient pendant que nous buvons un thé, un de plus, mais Marocain celui-ci avec des herbes du désert et du miel de Kigali. L’agnelage des moutons de Mudchute Farm ? les fleurs évoquées sont toutes d’été, les égrainages qui m’arrivent en tête n’ont rien à voir avec notre séjour…

Il se fait tard et le sommeille gagne, nous remettons à demain avec provision d’utiliser un des haïku du recueil laissé aux bons soins de Sherkane. Au ‘breakfast’ après quelques propositions, de René Druart le poème ci-dessus, omettant le fragment  ‘Miséricorde d’Avril’, gagne mon vote. Les barbelés évoquent également beaucoup des lieux que nous avons pu voir, du sommet des falaises au derrière de la résidence Royale en passant par les beaux quartiers de l’Ouest, la ferme de Mudchute et certains parcs de l’East End, entourés de barrières, de piques, de clôtures électriques, etc.

flâner
et prendre le temps d’humer
the traveller’s joy


Joie du voyageur, ainsi se nomme en anglais la clématite sauvage qui se transforme en ‘barbe de vieil homme’ ‘old man’s beard’ à l’automne quand les graines débordent des gousses prêtent à s’envoler au vent comme un duvet léger.
Sur le haut des falaises de craie, des buissons de clématite sauvages partout de ci, de là.

Parfois appelée aubavis, aubervigne, bois à fumer, bois de pipe, cranquillier, herbe aux gueux, vigne de Salomon ou viorne des pauvres. La dénomination herbe aux gueux provient de l'utilisation de ses feuilles irritantes par les mendiants pour s'infliger volontairement des ulcères afin de susciter la pitié. Son bois était fumé, d'où son nom de « Bois de pipe ». Cette liane est aussi utilisée dans la vannerie.

every cloud
has its silver lining


Proverbe courant anglais. Sherkane décide de son utilisation en tant qu’Ageku dès que je lui explique la signification quand, sur l'autoroute du retour,  devant nous, plein Nord-Ouest un liseré doré définit l’orée d’un groupe de nuages vers l’horizon. On dirait une formation de montagnes dans le lointain et une portion seulement a ce liseré très défini qui brode les contours des nuages. Aucuns tons rosés rouges ou mauves souvent associés au crépuscule. Un ciel bleu au-dessus de nous, ces nuages au-loin et leurs crêtes ciselées de cette enluminure.

Nous reconnaissons qu’aucun autre vers n’aurait aussi bien servi de compte-rendu pour nos quatre jours bénis de clins d’œil positifs de l’Univers : un gars qui dans un français parfait nous aide à prendre nos billets en gare en un temps record, la location de voiture non exécutée d’avance qui s’avère plus appropriée quand nous changeons nos plans et décidons d’éviter Brighton, hôtel trouvé aussi en temps record et juste à coté du front de mer.
Sur fond de sujets plus lourds et difficiles à évoquer comme  les pertes humaines subies par l’aviation lancée de ces falaises pendant la deuxième mondiale, l’évocation un peu partout de la crise en Palestine et surtout le nombre de suicides dans des lieux voués à la beauté puissante de paysages qui reculent sous les assauts des tempêtes.

Vraiment, chaque nuage à sa lisière/sa doublure d’argent. Ce doit être pour ça que les Japonais de l’ancien temps dont un certain Bashô qui pleura amèrement en contemplant ce qu’il restait des rêves d’anciens guerriers, assis dans son  herbe d’été, avait décidé de toujours terminer leurs collaborations poétiques par le printemps et son renouveau.

Nous n’avons pu placer ni la Vipérine, si abondante sur notre parcours, ni les Huitriers pies noirs et blancs, ni tant d’autres petites choses… mais de nos plumes  au vent, qui sait ce qu’il sortira à l’avenir.


Londres/Eastbourne/Seven Sisters
31 Juillet- 3 Aout 2014

Source: Externe                 Source: Externe

SHERKANE et Sprite