Il y a cinquante ans disparaissait Jean Cocteau.

C'est le 11 octobre 1963, que Jean Cocteau s'est éteint subitement dans sa propriété de Milly-la-Forêt, où il était en convalescence depuis infarctus du myocarde dont il avait été atteint quelques mois auparavant. L'académicien venait d'apprendre la mort d'Édith Piaf. Cette nouvelle lui causa, sans doute, une brutale émotion et il déclara « C’est le bateau qui achève de couler. C’est ma dernière journée sur cette terre ». Peu de temps après, alors qu’il avait entrepris de rédiger un article nécrologique en hommage à son amie disparue, il s'effondrait sans connaissance, terrassé par une crise cardiaque.

Ce jour-là son décès passa presque inaperçu. Aujourd’hui on ne compte plus les expositions, rétrospectives, tables rondes, spectacles musicaux, organisés pour rendre hommage à cet artiste majeur du 20ème siècle, qui, pendant soixante ans enchanta la vie artistique en étant tour à tour poète, romancier, dramaturge, dessinateur, graphiste, cinéaste, décorateur… On peut rendre compte de l’éventail créateur de Cocteau en déroulant la liste des artistes qu’il a fréquenté tout au long de sa vie sur le plan amical ou professionnel, et avec lesquels il a entretenu des relations de collaboration souvent complexes. Y figurent des artistes de la génération précédente : Erik Satie, Apollinaire, Proust ; des contemporains : Picasso, Mauriac, Francis Poulenc ; et des représentants des générations suivantes : Jean Genet, Ionesco, Anouilh, Truffaut...

Jean Cocteau

Jean Cocteau est né le 5 juillet 1889 à Maisons-Laffitte, dans une riche famille parisienne, d’un un milieu mondain où l’on a le goût des arts. Très jeune, il imite son père qui dessine.  Son grand-père, collectionneur et mélomane organise chez lui des séances musicales. Fasciné par le théâtre, Jean lit passionnément les magazines spécialisés qu’il trouve chez lui. En 1898, un évènement dramatique se produit dans sa vie quand son père se tue d’une balle dans la tête. Sa mère et son grand-père s’occupent désormais de lui en continuant à l’intéresser à tout ce qui touche au domaine des arts.

Après des années d’école perturbées par sa santé fragile, les études secondaires sont médiocres, ses professeurs le jugeant « intelligent mais inégal, distrait et agité. » En 1907, après un deuxième échec aux sessions du baccalauréat, il abandonne ses études, écrit des poèmes et se passionne pour le théâtre. Il est alors persuadé qu’un grand destin l’attend.

Introduit dans le monde par sa mère, il s’y fait rapidement une réputation de dandy. A dix-huit ans il publie son premier poème « Les Façades ». Il voyage en Italie avec sa mère. En 1909, son activité littéraire est intense, il publie des articles et des dessins, s’occupe avec un ami d’une revue littéraire et fait paraître son premier recueil de poèmes, La Lampe d’Aladin. Après la première parisienne des Ballets russes, une amie le met en relation avec Serge de Diaghilev. Rencontre capitale puisque Cocteau y voit un tournant définitif de sa vie. Voici ce qu’il raconte : "Le premier son de cloche, qui ne se terminera qu'avec ma mort, me fut sonné par Diaghilev, une nuit, place de la Concorde. Nous rentrions de souper après le spectacle. Nijinsky boudait, à son habitude. Il marchait devant nous. Diaghilev s'amusait de mes ridicules. Comme je l'interrogeais sur sa réserve (j'étais habitué aux éloges), il s'arrêta, ajusta son monocle et me dit : "Etonne-moi"… Cette phrase me sauva d'une carrière de brio. Je devinai vite qu'on n'étonne pas un Diaghilev. De cette minute, je décidai de mourir et de revivre. Le travail fut long et atroce. Cette rupture, je la dois comme tant d'autres à cet ogre".  Dès lors il décide d'arrêter son existence superficielle allant jusqu'à renier ses œuvres passées.

 

Alors commence la deuxième partie de sa vie, celle où les lauriers et les scandales vont s’associer à ses œuvres. A leur sortie, à cause de leur caractère irrationnel, anticonformiste et surréaliste, certains écrits du poète n'échapperont pas aux critiques violentes et interdictions diverses. Sur le plan personnel on lui reproche son homosexualité.

En 1914, réformé pour raisons de santé, Jean Cocteau souhaite néanmoins participer à la guerre. Et s’engage comme ambulancier en Champagne, puis en Flandre.

De 1915 à 1923, c’’est l’époque des rencontres avec Picasso, Braque, Modigliani et bien d’autres… des participations aux manifestations artistiques et poétiques avec Max Jacob, Reverdy, Apollinaire, Cendrars… Il publie des œuvres importantes : « Le Potomak », « Thomas l’imposteur », « Le Grand Ecart », « Plain-chant », écrit et met en scène pour le théâtre, « Les Mariés de la tour Eiffel », « Le Bœuf sur le toit »… Ses, compositeur, décorateur et créateur de costumes ont pour nom Honegger et Milhaud, Raoul Dufy, Chanel…

1923 marque un bouleversement dans la vie du poète, son ami Raymond Radiguet (auteur du Diable au Corps) meurt à vingt ans de la typhoïde. Cette disparition plongera Cocteau dans une profonde dépression et dans le monde de l’opium qui lui inspireront « Le Mystère de Jean l’Oiseleur », une série de trente autoportraits annotés.

J

 

Suivront un roman, « les Enfants terribles, (1929), et des pièces de théâtre majeures « La Voix Humaine » (1930), « la Machine infernale » (1934), « les Parents terribles »(1938).

 

Après bien d'autres succès dans les domaines de la poésie, du roman, du théâtre des arts plastiques, Jean Cocteau sera attiré et séduit par le cinématographe, il dira : « Le cinéma, c’est l’écriture moderne dont l’encre est la lumière. » Le 7ème art sera le moyen de révéler son œuvre à un large public.

Endossant tous les rôles de la création cinématographique il sera tour à tour réalisateur, adaptateur, dialoguiste, scénariste et acteur. Le Sang d'un poète, 1930 ; l'Éternel Retour, 1943 ; la Belle et la Bête, 1946 ; Orphée, 1950 ; le Testament d'Orphée, 1959. Ce dernier film, qui est sans doute son propre testament, recense toute la poésie, les rêves et les angoisses, mais aussi les fantasmes et les hallucinations du poète. L’accueil du public et de la critique fut mitigé ce qui fit dire à Cocteau :"lorsqu'une œuvre semble en avance sur son époque, c'est simplement que son époque est en retard sur elle".

 En 1937 a lieu la rencontre digne d’un scénario de film : Jean Cocteau découvre l’acteur Jean Marais et leur liaison va durer douze ans. Cocteau poussera Marais vers le cinéma et lui écrira ses plus beaux rôles. Jean Marais inspirera le poète, le forcera à travailler davantage, à abandonner la drogue et à explorer de nouveaux domaines. A côté d’une véritable histoire d’amour, leur relation est aussi une aventure artistique extraordinaire.

Une tout autre rencontre a lieu en 1940 avec Edith Piaf. Cocteau, grand admirateur de la môme qui est en train de devenir une grande vedette, lui écrit une pièce en un acte, "le Bel Indifférent", qu'elle jouera avec Paul Meurisse dont le rôle est muet. L’amitié entre Cocteau et Piaf durera toute leur vie.

Jean Cocteau Piaf et Marais

 

On reprochera à Jean Cocteau son rôle ambigu pendant la Seconde Guerre Mondiale, il comparaitra même devant le Comité d’épuration du cinéma, où il sera acquitté en quelques minutes. Il en ira de même devant le Comité des écrivains.

En 1955, il est élu à l’Académie Française au premier tour de scrutin.

Après ses 60 ans, Cocteau vit de manière quasi-permanente sur la Côte d'Azur de 1950 à 1962, en s'installant dans la villa secondaire "Santo Sospir" de sa richissime amie et mécène Francine Weisweiller, à Saint-Jean-Cap-Ferrat. Villa qu’il décorera d’abord par jeu puis, poussé par Matisse, comme un véritable projet artistique. "Jean Cocteau mettait son cœur même sur les murs" disait Jean Marais.

Jean Cocteau Santo sospir

De la même période date la création des fresques de la chapelle Saint Pierre à Villefranche sur Mer.

Jean Cocteau Villefranche

A 68 ans, il va se passionner pour la céramique en expliquant que l'argile est "une peau sur laquelle il tatoue ses décors".

Malgré une santé toujours fragile, les dix dernières années de sa vie se partagent entre le travail, les voyages, les manifestations diverses (expositions de ses œuvres, tournées…) et des séjours de plus en plus fréquents à Milly La Forêt dans la « Maison du Bailli » qu’il avait acquise avec Jean Marais en 1947.  Dans cette maison, loin de l’agitation parisienne, il créera une partie importante de son œuvre. Il y résidera jusqu’à sa mort, avec son dernier compagnon et héritier Edouard Dermit. Il repose dans la chapelle Saint Blaise des Simples toute proche, qu’il avait décorée. Sur sa tombe, une simple phrase : « je reste avec vous ! »

Jean Cocteau fin

Ce rapide survol de la vie de Jean Cocteau comporte bien des lacunes. Il ne rend que médiocrement compte de l’étendue du génie créatif de cet homme et de la diversité de ses œuvres. J’aurai pu parler des domaines plus improbables comme lorsqu’il s’improvisait manager du boxeur noir américain Al Brown ou jouait de la batterie dans un orchestre de jazz, mais j’ai surtout voulu donner envie aux lecteurs d’en savoir davantage. Les sites qui lui sont consacrés sur Internet sont nombreux et j’ai beaucoup appris en rédigeant cet article.  

Cocteau a quelque fois été qualifié de dilettante à cause de la multiplicité des domaines qu’il a abordés avec une apparente facilité, mais pour lui, ces différents genres étaient autant de branches de la Poésie. Lui, qui fut proclamé « Prince des Poètes » à la mort de Paul Fort, insista toujours sur le fait qu'il était avant tout un poète et que tout travail est poétique.

« On ne se consacre pas à la poésie, on s’y sacrifie. »