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Tout doucement, au fur et à mesure de la lecture, que je n’ai pas encore achevée, l’envie m’est venue de parler de ce livre . Je voyage entre les chapitres à petits pas, je musarde, je reviens en arrière, lis comme si je marchais sans hâte. Beaucoup de ces “paysages” donnés à voir me sont inconnus, alors je prends le temps de naviguer par la langue. On ne dira jamais assez l’importance d’un phrasé, les douces accolades de mots, la précision d’un vocabulaire, le rythme et ses ruptures, tout l’envers du travail de l’écriture qui donne sa force à un texte.

Le livre de Jean-Christophe Bailly “Le dépaysement Voyages en France” n’est pas un roman, ce n’est pas un essai , ce n’est pas un livre de poésies – quoique …– , ce n’est pas un guide touristique, c’est une barque qui dérive dans les strates d’un pays. L’auteur lève des petits coins de voile et fait apparaitre, à portée de regards, un état des lieux ou des choses qui nous environne.

Le sujet de ce livre est la France. Le but est de comprendre ce que ce mot désigne aujourd’hui et s’il est juste qu’il désigne quelque chose qui par définition n’existerait pas ailleurs, du moins pas ainsi, pas de cette façon-là. Mon idée fut que pour m’approcher de la pelote de signes enchevêtrés mais souvent divergents formés par la géographie et l’histoire, par les paysages et les gens, le plus simple était d’aller voir sur place, autrement dit  de visiter ou revisiter le pays. La matière de ce livre, ce sont  donc d’abord des incursions que j’ai faites en divers lieux du territoire, choisis en règle générale parce qu’ils faisaient trembler le motif, soit qu’ils m’aient semblé incarner des points de cristallisation de la forme nationale interne, soit au contraire parce qu’ils étaient sur les bords. Je précise qu’une forme interne sans bord ne peut pas même exister.

Ces premières lignes de l’introduction nous livrent le but de l’auteur: le choix des lieux revisités fait sens. Alors on s’attarde avec lui dans une fabrique de filets à Bordeaux, on rejoint Toulouse avec l’évocation d’une passe à poissons, on prend le train de Arles à Mulhouse en se laissant happer par la litanie des noms propres, qui sont le récitatif de tout voyage, on visite des lieux de délaissement , on s’attarde avec bonheur dans les jardins ouvriers de Saint-Etienne  que je vois chaque jour et que je redécouvre:

Ici rien ne doit être amplifié ou idéalisé: il ne s’agit que de petites surfaces, qui sont des surfaces de repos, des sortes de parenthèses, mais lorsque ces surfaces sont laissées à elles-mêmes, c’est à dire à la conduite inspirée qui a fait d’elles, malgré tout, des tentatives ou des paliers contemplatifs, alors quelque chose se dessine, qui est à peine plus qu’un givre ou une poussière, mais qui suffit pourtant à emmener assez loin, c’est à dire entre la terre habitée poétiquement dont un jour dans un poème, Hölderlin vit s’ouvrir la certitude et ce “rêve d’une chose” dont Pasolini fit le titre d’un livre – rêve qui, par delà celui, imprécis et peut-être fragile, de jeunes gens du Frioul partant sur les routes, désigne, si on veut bien l’entendre, tout ce qui, du sein d’une époque, cherche à s’arracher à la pesanteur , ou à la répétition.

On traverse les ateliers de Rodin ,on croise Rimbaud, on explore du côté de Verdun et de l’histoire , on arpente des cimetières fantômes, on regarde les ruisseaux et rivières, et l’on aimerait bien étaler de vastes cartes à grandes échelles où l’on s’enfoncerait. On se prend de passion pour la géographie, l’histoire et la géologie! Et je ne suis qu’à moitié du parcours; je sais donc encore quelques bons moments  à rencontrer sur ces chemins de lecture en frôlant les frontières, traversant les rivières, creusant dans les sols, ou psalmodiant les noms ….

Le livre de Jean-Christophe Bailly "Le dépaysement Voyages en France" a été édité au Seuil en avril 2011. Sur le site de remue.net, vous pourrez entendre l'auteur parler de ce livre et en lire des extraits.