Le dernier livre de Philippe Besson " Une bonne raison de se tuer" pourrait ne pas vous inciter à le lire à cause du titre.

Vous auriez tort ! Car ici, nous retrouvons le " grand" Besson, celui des " Jours fragiles" et " En l'absence des hommes".

On ne peut pas ne pas être touchés en plein coeur par l'histoire de "deux sinusoïdes" , portée par un style implacable tant il est dépouillé de tout apitoiement et de tout pathos.L'intrigue a des allures de tragédie grecque, où chacun est en marche vers son destin sans que rien ne puisse l'arrêter.

D'abord, Besson respecte à la perfection les trois grandes règles de la littérature classique, à savoir :

Unité de temps : 1 journéede novembre, pas n'importe laquelle, celle du jour de l'éléction d'Obama à la présidence des Etats-Unis.

Unité de lieu : la Californie, de Los Angeles à San DiegoBesson

Unité d'action : le thème du suicide

Le livre traite du quotidien de deux personnages. D'une part, Laura Parker, femme divorcée malgré elle, mère délaissée de deux garçons partis vivre leur vie et se retrouvant sans le sou, à travailler comme serveuse à 40 ans passés dans un fast food, elle qui fut la parfaite femme au foyer toute sa vie.

D'autre part, Samuel Jones, peintre bohème, divorcé aussi, père de Paul,un jeune homme de 17 ans.Tous deux surfeurs passionnés et écorchés vifs.

Banal, en somme.

Sauf que, ces deux personnages ne se connaissent pas.

Sauf que Laura a décidé de se tuer ce soir.

Sauf que Samuel va enterrer son fils cet après-midi, fils qui s'est pendu dans les toilettes de son collège 5 jours plus tôt.

Laura, Samuel.

Chapitre par chapitre Besson dépeint leur journée, leur décor, leur désespoir, leurs actes manquées.

Et tout à le fin du livre ils vont se rencontrer, par hasard. Et je ne vous dévoilerai pas ce qui se passe alors...

Besson touche à tout, jusqu'à se dépeindre lui-même avec malice en écrivain français vivant en Amérique, ne supportant plus Paris ( c'est son cas !) Et ^pour avoir vécu moi-même quelque temps en ces lieux, il faut admettre qu'il les décrit avec minutie .

Son livre est comme une toile. Par petites touches, il traite à peu près de tout. la lâcheté, l'homosexualité ( beaucoup moins que dans ses livres précédents ),  le racisme par ex. qui perdure bel et bien aux USA:

" On ne peut pas vivre avec ses gens, disait sa mère, il nous faut vivre à côté. Ils ne sont pas comme nous, pourquoi on irait se mélanger ?.... Quand les noirs se révoltent, c'est de la violence. Quand les blancs ripostent, c'est de la légitime défense "....

Sa mère était née à Tijuana, au Mexique, du mauvais côté de la frontière..."

A la politique américaine :

"Elle fait comme si la vie n'était pas chienne. Après tout c'est ce qu'elle fait tous les jours que Dieu fait depuis que son fils combat en Irak. S'obligeant à la légèreté, à la frivolité, sauvant les apparences pour ne pas céder au désespoir. Car évidemment elle ne pense qu'à ça,son fils au  bout du monde dans une guerre stupide, à la merci de quelques barbares, pouvant finir en bouillie à tout instant,pulvérisé par une grenade, une bombe ou criblé de balles par un fou furieux, un halluciné..../Et de temps en temps, ça lui fait perdre la boule, elle se retrouve à commettre des actes bizarres, à ressembler à une gentille sorcière..../"

Une bonne raison de se tuer ?

" En vérité pour banal qu'il fut, elle a l'impression que son cas n'était pas prévu.Qu'est-ce qui attend les femmes de 45 ans, divorcées, dont les enfants sont grands et qui se retrouvent dans la précarité, parce qu'elles ont toujours dépendu d'un époux, et qu'elles ne possèdent pas les codes du monde extérieur ?...."

"Oui, c'est formidable, les enfants ! Mais un jour, ils te lâchent, ils s'en vont, tu ne les intéresses plus,tu deviens un poids mort pour eux ou une chose exotique et tu souffres et ils ne s'en rendent pas compte, ça leur échappe complètement et ils sont si lointains que de toute façon, tu ne peux rien leur dire de tes états d'âme, c'est fichu, tu es fichue et tu penses à te tuer et ils ne te retiennent pas, tu devrais être retenue de te tuer par eux, ne serait-ce que pour leur épargner cela ..."

" Samuel Jones n'est sans doute qu'un pauvre type qui a cherché à se fabriquer un destin et qui n'y est pas arrivé. Un pauvre type qui a espéré "la belle lumière", des clartés, des firmaments et qui se retrouve dans une grisaille que le rugissement de l'océan et l'éclat du soleil parviennent encore à lui dissimuler...

Ce livre n'est pas un livre noir, il se lit d'une traite comme un polar, il vous emporte et ne vous lâche plus.

Et la quatrème de couverture résonne en moi comme une excuse de l'auteur " Je n'ai pas eu le choix. Pardon "

Pardon de quoi, Philippe ? D'avoir réussi ce livre à tous points de vue ?