30 décembre 2011
Evian et le village des flottins
Il était une fois….
Il était une fois un pin à crochets arcbouté à une falaise dominant une gorge profonde et étroite, si sauvage, si perdue au milieu des montagnes qu’aucun homme ne l’avait encore découverte. L’arbre était vieux. Il ne comptait plus les hivers qu’il avait vu passer ni les aigles tournoyant au dessus de sa cime l’été. Il savait que ses jours étaient comptés. Sa sève avait perdu de sa vigueur et les rochers où s’ancraient ses racines se fendillaient imperceptiblement année après année.
Un soir d’été une violente tempête déferla sur le massif. Les coups de vent se succédèrent sur notre pin à crochets, sapant ses bases, le faisant vaciller de plus en plus. Bientôt il n’eut plus la force de lutter et dans un craquement sombre il tomba de la falaise emportant avec lui des blocs de rochers.
En milles morceaux il git maintenant au bord du torrent qu’il avait dominé depuis tant d’années. Pendant de longs mois il servit de refuge et de nourriture à de nombreux insectes avant qu’au printemps suivant, lors de la fonte des neiges, le torrent qui avait grossi n’emporta avec lui une partie de ses branches.
Très vite les branchages emportés furent séparés les uns des autres, chacun suivant son propre chemin. Intéressons nous à ce morceau de souche. Pourquoi ? Parce que c’est grâce à lui que le monde des flottins vit le jour mais chuuut… n’allons pas trop vite. Laissons l’histoire se dérouler.
Emporté par le flot tumultueux du torrent, notre morceau de souche rebondit de rochers en rochers, perdant dans ces chocs successifs son écorce et tout ce qu’il y avait de plus tendre en lui. Parfois il entrait dans un tourbillon d’eau à en prendre le tournis, parfois il stagnait dans une anse plus calme avant qu’un nouveau coup de boutoir de l’eau ne l’en délogea, le rejetant au centre du torrent et l’obligeant à reprendre sa descente éperdue.
De torrent impétueux en torrent fougueux, de torrent fougueux en rivière tumultueuse, notre morceau de souche finit par arriver dans le Rhône. Sa descente infernale n’en fut pas finie pour autant car le Rhône est à cet endroit là un fleuve en formation plein de fougue et de jeunesse.
Sa course folle ne s’arrêta qu’arrivé au Bouveret, localité suisse, là où le Rhône se jette dans le lac Léman. Il put enfin respirer et se laisser flotter au gré du léger courant. Le voyage l’avait épuisé. Il n’était plus que l’ombre de lui-même. Nu comme un vers il avait perdu toute aspérité mais en même temps, son corps n’avait plus rien de tendre. Au contraire il était devenu dur et sec comme de la pierre dont il avait la couleur grise.
Bercé par le léger clapotis de l’eau, réchauffé par le soleil, il put enfin lever la tête et regarder autour de lui. Il n’était pas seul ! Comme lui, de nombreux autres bois flottés se laissaient balloter au gré du courant qui peu à peu les fit se rejoindre et s’agglomérer. Ils provenaient de tous les coins du massif alpin, coté suisse ou coté italien. Morceau de hêtre ou de pin, débris de chêne ou de mélèze, chacun y allait de sa propre histoire, racontant son vallon secret, sa descente aux enfers.
Qu’allaient-ils devenir maintenant? Notre morceau de souche ne voulut pas y penser préférant savourer à sa juste valeur ces instants de calme.
Répit de bien courte durée ! Des mâchoires d’acier vinrent rapidement les extirper de l’eau et les balancer sur un tas de bois flotté qui grandissait de plus en plus. Bientôt de nouvelles mâchoires les bennèrent de nouveau sans ménagement à l’arrière d’un camion. Destination l’Italie ! Pour être transformés en granulés de bois, voués à alimenter une chaudière. Funeste destinée pour tous ces bois qui avaient vu tant de choses, qui connaissaient tant de secrets.
Ce triste cycle aurait pu durer la nuit des temps si notre morceau de souche ne s’était pas révolté. Pas question qu’ils finissent ainsi ! L’homme leur devait plus de respect, l’homme devait écouter ce qu’ils avaient à dire ! Emporté par le camion, son cri « Indignez-vous ! » se répercuta dans tout le massif alpin, rebondissant de falaises en falaises, se démultipliant sans fin en échos successifs qui s’entrechoquèrent, se télescopèrent, pénétrant au plus profond des bois et des cavernes, rejaillissant sur les plateaux. « Indignez-vous ! Indignez-vous ! Indignez-vous…. »
Et si notre morceau de souche finit sa triste vie dans une chaudière à granulés de bois, sa révolte ne fut pas vaine. Son cri fit réfléchir le monde des arbres et les bois flottés décidèrent de prendre leur destinée en main et de montrer à l’homme tout ce qu’ils pouvaient apporter au monde.
Tous les Evianais présents se souviendront longtemps de cette après midi de décembre. Ils ne se lasseront pas de la raconter encore et encore à leurs enfants, petits enfants et arrière petits enfants qui à leur tour la raconteront à leurs enfants, petits enfants, arrière petits enfants…
Goélands, mouettes, poules d’eau, tous les oiseaux avaient fui le lac à grands renforts de battements d’aile. L’air était étrangement calme. Il y régnait comme une attente, quelque chose d’indéfinissable qui avait amené les Evianais à se masser sur les bords du Léman. L’eau se rida d’abord doucement puis de plus en plus profondément. Un maelstrom se forma au centre du lac et tous les Evianais présents virent s’élever des eaux « GOULAMAS - le mangeur de terre », immense créature de bois flottée. Bouche bée ils durent lever la tête pour apercevoir son visage et s’écartèrent en silence pour le laisser aborder le rivage. L’eau ruisselait sur son corps, ses pieds pesants faisaient trembler le sol. Il marcha ainsi jusqu’au centre de la place, se retourna face au lac et s’écria d’une voix profonde et grave : « Voici la naissance du premier village des flottins ! ».
A ces mots, sous les yeux éberlués des Evianais, une multitude d’êtres de bois flottés jaillirent du lac dans un joyeux désordre. Lutins, farfadets, oiseaux, animaux préhistoriques, dahu, tout un monde merveilleux vint emplir le village.
« RAPDES – le pteropherocis » s’installa face à l’Est, ses pieds fermement campés sur le pavé, tandis que « NABIS – le lutin » préférait la cime des arbres.
Quant à « LEO LEONIS – le félin », il sauta d’un bond sur le toit d’une maison et dressé sur ses jambes musclées passera son temps à haranguer la foule, se frappant la poitrine à intervalles réguliers.
La nouvelle de la naissance du premier village se propagea dans tout le monde des bois flottés. De nombreux flottins voulurent être de la fête. Tous les moyens de locomotion leur furent bons ! A ski, en barque, en kayak ou en traineau ils arrivèrent de tous les pays.
Ici et là, les flottins construisirent des tables et des chaises, des cahutes, des manèges pour le plus grand plaisir des enfants des hommes. La nuit venue, le village s’éclairait et s’animait. Et alors que les enfants grimpaient sur leur dos ou pénétraient dans leur gueule grande ouverte, les flottins leur racontaient l’histoire secrète de leur combe, les nuits glacées, la première neige, le passage des oiseaux…
Un monde merveilleux et enchanteur où tout allait pour le mieux ? Oui mais un village ne serait pas un village s’il n’y avait pas son lot de désespoir et de tristesse.
Ceux qui déambulaient dans les ruelles de la ville n’ont pu manquer de croiser cette sirène échouée à l’écart de la place du village des flottins. Sur quoi pleurait-t-elle ? Regrettait-elle les profondeurs du lac où elle vivait heureuse ? Pleurait-elle son amour perdu ? Et son amour était ce lui, cet homme harassé, au visage creusé et aux cotes saillantes qui n’en pouvait plus et dont les jambes s’étaient dérobées sous lui ? Il avait jeté ses dernières forces dans la bataille et tentait de ramper mais même cela lui devenait impossible. Personne pour l’aider, personne pour entendre son cri silencieux.
Les seuls flottins qui auraient pu l’aider étaient tournés vers le lac. Immobiles depuis des heures, ne sentant même pas les goélands qui les avaient pris pour des perchoirs, ils gardaient les yeux fixés sur l’eau et sur les montagnes au loin. Faits de bois recomposés, faits d’origines différentes, ils étaient là en quête de leur histoire, à la recherche de leur identité, sous l’œil indifférent d’un rêveur solitaire.
Hé oui ! En marge de la joyeuse fête qui régnait au centre du village il y avait ces
ruelles à explorer, ces rencontres furtives dans l’embrasure d’une porte, au détour d’un square ou d’un escalier.
La baleine de Moby Dick, le joueur de luth, un dromadaire, un oisillon lové dans son nid, un flottin si saoul qu’il s’était avachi le long d’un sapin de Noël illuminé, une autruche, et sur un petit muret, proche des toilettes, les incontournables commères du village : Maurice et Mauricette.
La nuit est bien avancée. Il est temps de laisser le village des flottins s’endormir.
Merci à la ville d’Evian, à ses partenaires, aux sculpteurs professionnels et amateurs qui m’ont fait rêver le temps d’une soirée…
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Tout simplement magnifique ! Texte et photos nous font pénétrer dans un monde féérique et merveilleux.
Merci Sherkane de nous faire découvrir cette manifestation que, personnellement, je ne connaissais pas.
Superbe reportage Sherkane.
Evian c'est tout près de chez moi. Je ne connaissais pas cette manifestation.
Cela commence comme une vraie histoire à faire peur et puis cela devient presque un conte et puis c'est un reportage vivant, animé dans lequel nous entraîne et on te suit, fasciné...
C'est un remarquable périple qui nous transporte dans cette ville d' Evian, que je ne connais pas non plus !
Merci !
Moi qui suis souvent à Lausanne, en face d'Evian, à une demi-heure de bateau, je ne connaissais pas non plus cette fête.
Très beau reportage Sherkane.
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