Kaléïdo'blog

Blog journalistique à plusieurs mains

19 novembre 2011

"Une étoile de pierre au milieu des marais"

En arrivant à Brouage par la départementale 3 qui relie Rochefort et Marennes, on a du mal à imaginer que jusqu’au 17ème siècle, l’océan, aujourd’hui distant de 3 km, venait lécher ses remparts
En effet Brouage n’a pas toujours été cette petite commune de Charente Maritime, que les dépliants touristiques qualifient « d’étoile de pierre au milieu des marais ».
A la fin du Moyen Age, Brouage, située sur un large estuaire, était un des plus beaux ports de France et le marché du sel le plus important de toute l’Europe. Le sel est à cette époque le seul moyen de conservation des aliments, d’où l’importance des marais salants exploités autour de Brouage.
En 1555, Jacques de Pons, fait édifier une ville, Jacopolis, pour accueillir les marchands et les navires et permettre l’approvisionnement et la réparation des navires. A l’origine, la ville n’est pas fortifiée, mais sous la pression des évènements la petite cité commerçante, deviendra une place forte. Prise dans les troubles des Guerres de Religions, la place fut disputée à partir de 1568 entre catholiques et protestants. Fortifiée une première fois par Charles IX puis par Richelieu alors gouverneur de la ville, Brouage fut le théâtre d’épisodes sanglants entre les deux camps.
Le plan actuel de la ville est celui imaginé par Vauban
A la mort de Richelieu, en 1642, la ville est à son apogée mais, déjà, le déclin s’annonce. Malgré la venue de Vauban en 1685, avec le double projet de renforcer les remparts et d’aménager le port par des travaux commencés en 1687 et se poursuivant jusqu’en 1720, le port continue à s’envaser et devient impraticable. Le commerce du sel périclite, les maisons, abandonnées, tombent en ruines ; les marais, non entretenus deviennent des marais « gâts », rendant la contrée insalubre et précipitant son dépeuplement.
A partir de la Révolution les bâtiments désaffectés servent de prison et les poudrières reprennent ponctuellement du service pour entreposer des réserves de poudre et d’armes.
A la fin du 19ème siècle les marais salants sont presque entièrement abandonnés et progressivement les Brouageais se lancent dans l’ostréiculture qui deviendra jusqu’à nos jours, l’activité unique.
A plusieurs reprises à l’époque moderne, les remparts ont servi de carrière pour empierrer les routes et quand on a vu Brouage pratiquement en ruines dans les années 1950, on mesure le remarquable travail de restauration accompli et on a beaucoup de plaisir à visiter et revisiter le Brouage d'aujourd'hui. Renaissance illustrée par les vers écrits sur le vitrail au dessus du maître autel de l’église :


La mer au loin
s’est retirée
comme l’histoire
au fond des temps
et la forteresse oubliée
ne vit plus
qu’au souffle des vents.
Mais voici qu’elle peut renaître
la cité des rêves perdus
son lourd passé
a cessé d’être
une moisson d’espoirs déçus
.

 
 
En parcourant les remparts, de courtines en échauguettes...
la poudrière
la glacière 

accès au port souterrain
De poudrières en glacière, de magasin aux Vivres en tonnellerie, de bastions en poternes, de forge prison en port souterrain, de porte Royale en escaliers de pierres, de la rue du Québec à l’église saint Pierre, nous avons marché sur les traces des hommes et des femmes disparus. Certains, anonymes, seulement évoqués par d’émouvants graffitis que le temps efface. 
 

D’autres, célèbres, parmi lesquels se détache Samuel Champlain,
Né à Brouage en 1570. Homme de la Renaissance aux multiples facettes, d’abord officier de l’Armée et capitaine de Marine, il devient explorateur et s’enfonce dans l’Ouest canadien. De toutes ses expéditions, il ramène des récits détaillés, précis, illustrés de dessins, de cartes et de plans dans des domaines aussi variés que la géographie, l’ethnologie, la botanique, la zoologie. . . Témoignant de respect et d’humanité dans ses rapports avec les Indiens et grâce à ses qualités de chef et d’administrateur, il exerce, de fait, les fonctions de lieutenant général pour la Nouvelle France.
Il ne reviendra à Brouage qu’une fois, en 1630, pour une affaire de succession. Une plaque à l’intérieur de l’église signale qu’à cette occasion, Champlain, alors chassé du Canada par les Anglais, a prié dans l’église St Pierre, promettant de faire construire un sanctuaire à Notre Dame de la Recouvrance à Québec si le Canada lui était rendu. Il fut exaucé et s’est acquitté de son vœu.

Il meurt en 1635 au cours de son 11ème voyage au Canada.
A partir de 1643, les Brouageais émigrent régulièrement vers la Nouvelle-France. Certains y font souche et leurs descendants viennent parfois visiter la ville d’où sont partis leurs ancêtres.
 

Partout on retrouve des traces de ces relations privilégiées : devant l’église une colonne a été érigée à la mémoire de Champlain et l’église, elle-même, a été restaurée grâce à la générosité des habitants de Québec. 


A l’intérieur, les vitraux offerts par les Canadiens déversent des flots de lumière sur le dallage parsemé de pierres tombales. Des plaques apposées par leurs descendants, rappellent le nom de plusieurs émigrants qui laissèrent Brouage pour découvrir le Nouveau Monde.


En descendant l’escalier de Marie Mancini, adossé à la forge Royale, nous ne pouvions manquer d’évoquer un épisode romantique avant la lettre, celui des amours contrariés de Louis XIV et Marie Mancini.
Mazarin, oncle de Marie, soucieux d’éviter une mésalliance au roi, envoie celle-ci à Brouage, avec ses deux sœurs, tandis qu’il prépare le mariage du roi. L’année suivante, le « mariage espagnol » est célébré ; la cour, ramenant la jeune reine, fait étape à St Jean d’Angély. Et Louis XIV, marié seulement depuis quelques jours, vient à Brouage pour passer la nuit dans la chambre même que Marie avait occupée quelques mois auparavant. Philippe Mancini fera à sa sœur le récit de cette visite : « Le roi a fort pleuré, en se promenant le soir, près de la mer. Il est resté fort tard dans la nuit, ne voulant pas se coucher et faisant de longs soupirs. Il a voulu habiter ta chambre. »
(image Wikipédia)
Aujourd’hui, venir à Brouage pour la première fois est un émerveillement. Le calme de la nature toute proche et la sérénité qui baigne la ville, appellent à une plongée dans l’Histoire. Avec un peu d’imagination, les rues rectilignes du 17ème siècle se peuplent de soldats, de commerçants, de navigateurs de tous horizons… Les sabots des chevaux résonnent sur les pavés et la cloche de l’église rythme, comme alors, la vie de la cité.

Posté par kaleido-blog à 08:00 - Blog_Trotter - Vos réactions [0] - Articles rédigés par :


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