C’est  l’histoire de Mathilde et Thibault. Elle est cadre dans une entreprise. Il est médecin. Ils ne se connaissent pas mais le cheminement douloureux de leur vie les pousse l’un vers l’autre.
A travers Mathilde, c’est la vie dans l’entreprise qui nous est présentée. L’entreprise qui peut nous propulser très haut mais qui peut aussi nous faire chuter. Par des bruits de couloir, par un chef qui nous a pris en grippe, par une fatigue lancinante de la routine, des mêmes gestes.
Toute la douleur, toute la détresse de Mathilde m’a frappée de plein fouet. Le harcèlement, l’humiliation dont est victime Mathilde sert simplement de prétexte, je pense, pour rendre compte de la facilité avec laquelle on peut dégringoler dans ce monde absurde qu’est la vie dans l’entreprise.
Thibault lui, parcourt la ville. Il est médecin itinérant. Il rend visite à 3000 patients par an. Les embouteillages, les klaxons, les rhinopharyngites mais surtout la solitude, font partie de son quotidien. Des vielles dames qui n’ont plus la force, des schizophrènes en plein délire, des petits bobos et des maladies graves…
L’histoire de Thibault se déroule en parallèle et fait écho au mal être et à la solitude désespérée de Mathilde. Son histoire d’amour malchanceuse et la misère humaine, morale, qu’il rencontre quotidiennement en tant que médecin urgentiste, la colère qu’il ressent, la fatigue aussi, m’ont profondément touchée.
Je me suis complètement laissée emporter par ce récit et par l’écriture de Delphine de Vigan. Elle utilise des phrases courtes, simples, intenses, qui sonnent comme une mélopée et qui intensifient encore plus la banalité de l’histoire.
Quelques passages :
« Ce jour là, à la fin du mois de septembre, en l’espace de dix minutes, quelque chose avait basculé. Dans l’organisation précise et performante qui régissait leurs rapports, quelque chose s’était immiscé qu’elle n’avait ni vu ni entendu. Cela avait commencé le soir même quand Jacques s’était étonné à voix haute, devant plusieurs personnes, de la voir partir à dix-huit heures trente, feignant d’oublier les nombreuses soirées qu’elle avait sacrifiées à l’entreprise.
Ainsi s’était enclenchée une autre mécanique, silencieuse et inflexible, qui n’aurait de cesse de la faire plier. »
« Elle a cru qu’elle pouvait résister. Elle a cru qu’elle pouvait faire face. Elle s’est habituée, peu à peu, sans s’en rendre compte. Elle ne savait pas que les choses pouvaient basculer ainsi, sans retour possible. Elle ne savait pas qu’une entreprise pouvait tolérer une telle violence, aussi silencieuse soit-elle. Admettre en son sein cette tumeur exponentielle. Sans réagir, sans tenter d’y remédier. »
« Il y a des journées fluides où les choses se suivent, s’enchaînent, où la ville lui ouvre le passage, se laisse faire. Et puis des jours comme celui-ci, chaotiques, harassés, où la ville lui refuse toute évidence, où rien ne lui est épargné. Ni les embouteillages, ni les déviations, ni les livraisons interminables, ni les difficultés pour se garer. Des jours où la ville est si tendue qu’il lui semble, à chaque carrefour, que quelque chose peut arrive. Quelque chose de grave, d’irréparable. »