de David Grossman, traduit de l’hébreu par Sylvie Cohen. 666 pages. Roman. Seuil. 9782021004625

On plonge dans ce roman comme dans une autre dimension, oscillant entre le désir de se perdre dans la mémoire d’Ora et le besoin de s’en détacher le plus possible, de la fuir pour ne pas être englouti pas ses paroles.

Le livre est comme un sentier que l’on suit jour après jour, il y a des montées épuisantes, des descentes périlleuses et des repos réparateurs au bord d’un ruisseau où le temps s’arrête et nous laisse souffler, à peine, pour affronter le jour suivant.

Ora fuit l’annonce. Son fils cadet est appelé pour une dernière opération périlleuse dans une ville palestinienne, avant la fin de son service militaire.

Ora se persuade que des hommes vêtus de noirs vont venir frapper à sa porte pour lui annoncer la mort de son enfant. Alors elle se sauve, elle refuse cette fatalité. Elle se persuade que si elle n’est pas là, Ofer, son fils sera préservé de la mort.

Elle part pour une longue randonnée en Galilée, sensée durer le temps que son fils rentre à la maison. Elle amène avec elle un ami, Avram.

Avram est lui-même un mort-vivant, qui trimballe avec lui une douleur dont le lecteur aura un aperçu au fil des lignes, par petites touches, tant ses traumatismes sont indicibles.

Ora sait, sent, que si elle parle de son fils Ofer tout au long du trajet, elle le gardera en vie. Alors elle va le faire vivre sans cesse, jusqu’à l’épuisement, à travers ses mots à elle.

Le lecteur suit ces deux amis, qui se connaissent depuis trente ans, sur les sentiers, fuyant les gens, les postes de radios et les infos.

Ora parle et parle sans cesse, par bribes de souvenirs, par chuchotements, par cris, par hurlements, à travers larmes souvent, en souriant parfois.

Tout comme le chemin sur lequel ils progressent, Ora se perd dans sa mémoire, dans les lambeaux d’une vie, dans les ruines de son cœur de mère. Elle nous oblige à l’écouter jusqu’à plus soif, et le lecteur, envoûté par sa voix de femme meurtrie, de mère en souffrance, la suit partout où elle se perd, du berceau de son fils jusqu’à l’horreur d’un conflit entre pierres jetées et bombes humaines.

Avram, son compagnon de route, Avram le silencieux, le mort-vivant, refuse tout d’abord de l’entendre. Rien ne doit pénétrer ses chairs meurtries et son cerveau engourdi:

“C’est ainsi, on prend congé de soi même avant les autres, pour atténuer le coup fatal”

Qu’importe, Ora parle encore et encore.

Avram finira par reprendre sa respiration, Ora lui insufflera un début de vie, en lui faisant toucher des mots qui est Ofer.

Ora et Avram sont des personnages qui hanteront longtemps le lecteur, ils sont de ceux qui ne comptent pas pour du beurre. Dès la fin du roman, on a envie d’aller les retrouver quelque part sur un sentier de Galilée, et de les serrer fort contre son cœur. Envie de leur dire: “restez encore un peu!”

Ne vous laissez pas dérouter par les 50 premières pages, elles sont indispensables à tout ce qui suivra.

Ensuite, laissez vous emporter par la voix d’Ora, faites lui confiance, elles sait où aller et comment y aller.

David Grossman réussit cette prouesse de lire dans les âmes, dans les entrailles d’une mère. Il nous renvoie à la perfection la moindre émotion primitive.

Ora par sa voix nous laisse plonger dans tout ce qui l’anime, la chavire, sans voyeurisme, mais avec une lucidité effrayante.

Et toute la complexité du roman est dans le fait que le conflit israélo-palestinien est omni-présent, sans jamais s’y attarder totalement, sans parti pris, sans jugement aucun.

David Grossman a perdu son fils peu avant de terminer la rédaction de ce livre. Est-ce pour cela que la dernière partie est si intense? si bouleversante?

Si il y a un livre à mettre au dessus de la pile cet hiver, c’est bien “Une femme fuyant l’annonce”

Je crois qu’en le lisant j’y ai gagné un petit supplément d’âme.