Ils sont déjà tant et tant à avoir tenter de dire un peu de Venise que je me sens toute petite à vouloir glisser quelques mots supplémentaires sur cette ville rêvée. Peut-être évoquer le sentiment de bonheur qui me traversa lorsque, sortant du tunnel du Fréjus, les notes de Nabucco de Verdi retentirent dans la voiture: j’ai du sang italien qui coule dans mes veines et je lui rend hommage.  L’arrivée sur Venise elle-même se fera le lendemain matin, après l’installation dans notre logement situé à vingt minutes de Venise en train, avec un propriétaire aux petits soins pour nous.

On sort de la gare Santa Lucia: Et quand nous arrivons dans cette ville singulière, nous la contemplons infailliblement avec des yeux prévenus et ravis, nous la regardons avec nos rêves *. On se tient sur les marches, la foule nous frôle, cela fait cinq ans que ce séjour est imaginé, fantasmé,abandonné, ressuscité et je crois que même là devant le  ponte degli Scalzi  qui enjambe le Grand canal, je ne suis pas entièrement sûre que j’y suis enfin…. En plein Santa Lucia, Venise se retient encore, diffère son ultime fois de s’offrir. Sitôt dehors, la ville s’ouvre comme une coquille qui découvrirait somptueusement le plus troublant des secrets. L’instant du regard prend alors valeur d’infini **.

C’est à pied que je souhaitais m’initier à son labyrinthe. Je crois que je souhaitais me perdre. Prendre le temps de l’errance et de la surprise. Le guide bleu au fond du sac, l’appareil photo autour du cou, je gravis les marches du premier pont, sursautant  en voyant la signature de Pitr et Ella sur l’une des marches, des artistes de chez moi ,et que je retrouverai  à plusieurs reprises dans les rues de la ville….Je déambule, j'e regarde, je sens, je souris, je murmure que le bonheur c’est peut-être simplement cela , cette intense présence à soi-même. Je passe de la foule à la solitude en un virage à droite, du soleil à l’ombre en un virage à gauche, de la chaleur à la fraîcheur en poussant la porte d’une église où je peux aussi me reposer…Et les églises ne manquent pas à Venise….heureusement pour moi, même si de nombreuses sont payantes… mais pleines de trésors…L’église San Polo fut la première où j’entrai et déposai un peu ma fatigue. J’ai le souvenir d’un Chemin de croix de Giandomenico Tiepolo exposé dans l’oratoire.

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Je ne suis pas spécialiste d’art alors je me laisse simplement happée par une lumière, un regard, une brume, une mélancolie…Les églises sont chargées à mon goût mais tout au long de ces visites, j’ai appris à les aimer, à les laisser me montrer ce qu’elles avaient à dire. Même si, feuilletant au retour guides et livres d’art , je m’aperçois que je n’ai rien vu ou presque. Mais c’est ainsi que j’avais décidé de m’approcher de la ville car je sais déjà  au fond de moi que j’y retournerai….

On revient déambuler entre les canaux, on se laisse  séduire par les reflets , hypnotiser par les changements de couleurs, les résilles d’ocre où s’arriment les songes.

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On ne retrouve pas la trattoria repérée un peu plus tôt sur une petite place isolée, tant pis on ira sous une autre enseigne déguster un foie de veau à la vénitienne avec sa polenta, tout simplement délicieux. Un espresso, à l’italienne bien sûr, et les batteries sont rechargées pour la suite du périple. Ensuite, sans entrer dans la basilique Saint Marc, car ce n’est pas encore le bon moment, on rejoint la place, puis on longe le Grand Canal et son agitation, on se glisse dans la houle qui veut voir l’incontournable Pont des soupirs qui relie le Palais des Doges aux cachots des Prigioni nuove que nous visiterons un autre jour.

Le pont des Soupirs est un sarcophage qui s’envole.***

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La fin d'après-midi nous trouve épuisés, assis sur des marches à déguster une glace. Nous n'avons pas encore pris le rythme, mais le bonheur est là!

Si je devais résumer cette première journée ce serait lumière et ombre, rouges et ors,  cuir et chèvrefeuille , foule et silence, marbre et eau, rêve et réalité….

*Guy de Maupassant

**Yves Peyré

***André Suares

Ces trois citations proviennent du livre de Gabriella Zimmermann “ Venise au fil des mots” qui est un véritable florilège de textes écrits sur Venise.