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Emportée, je le fus par ce récit que fait Paule Du Bouchet de la disparition de sa mère et de ce qui fut leur relation. Dernier livre acheté, il a doublé tous les autres sur la pile de livres à lire. Attirée par le titre , dans un premier temps, puis par la couverture où est représenté un détail d’une peinture de Nicolas de Staël “ Chemin de fer au bord de la mer, soleil couchant”, et enfin par la quatrième de couverture:

Je ne peux parler de ma mère sans évoquer les contours d’un paysage étrange qui me constitue. Celui que, parfois en toute conscience, parfois sans le savoir, je cultive comme un jardin secret. Celui de la disparition.

Comprenant ensuite que l’auteur était la fille du poète André du Bouchet que j’affectionne, je ne pus que m’immiscer dans ce récit dont on ne ressort pas indemne.

Le livre commence par la mort de la mère il y a une douzaine d’années , son agonie, sa souffrance entourée de ses deux enfants.

La lumière autour de son visage est indissociable de sa disparition. C’est cette image-là qui m’obsède, celle qui vient en premier, qui éclipse toutes les autres, toutes celles de sa vie. Ensuite, seulement, vient l’éclat d’une robe rouge disparaissant dans une porte.

Nait alors le récit de l’enfance, avec une acuité des émotions de cette période là – l’auteur avait six ans  - assez fulgurante. La mère , Tina Jolas, rencontre un homme qui va bouleverser sa vie: René Char. Un véritable ogre pour la petite fille qui raconte. Sa mère vient d’être emportée. L’enfant va alors grandir dans cet espace déséquilibré où l’abandon est maître. Peur de perdre sa mère, peur de perdre son père. Des souvenirs se livrent, puis disparaissent. Elle ne juge pas mais dit simplement la souffrance qui l’envahit durant de nombreuses années. En vacances avec son père elle cueille tous les soirs une “fougère “ qu’elle nomme mère et qu’elle accroche au-dessus de son lit pour dire la présence de celle qui n’est pas là.

Dans un entretien à la radio suisse romande, Paule du Bouchet confie: Entre le moment où j’ai pris la plume et le moment où le livre a été publié, oui j’ai eu le sentiment d’une sorte de réconciliation, c’est à dire qu’il s’est produit quelque chose d’inattendu…(…) J’ai été emportée tellement loin, en écrivant ce texte, que j’ai pu la retrouver. Elle m’a transmis cet emportement qu’elle portait en elle.

Ce court récit d’une centaine de pages, plein de tendresses, évoque dans la marge, la passion incandescente de Tina Jolas et René Char qui durera trente ans et qui s’écrira au long d’une correspondance de milliers de lettres.

Ce livre m’a habité après la lecture.Je retiens la force de cette écriture qui nous délivre des maux mais aussi un amour viscéral d’une femme pour sa mère sans chercher à  régler de comptes. Un portrait d’une femme entière.

Durant toutes ces pages, la sensation du malheur aura prévalu. Elle aura suivi le tracé sinueux d’une vie de manquement et d’errance. Et pourtant, brusquement, au sortir de ces notes, le socle qui me constitue, celui que j’ai voulu obstinément oublier, s’impose avec force: il est d’une joie sans mélange. Des sensations follement heureuses me reviennent, par je ne sais quelle grâce, peut-être celle d’avoir couché sur papier ce long parcours d’absence, sans doute par la grâce inattendue de l’oubli lui-même. Certainement, je ne peux m’y tromper, par sa grâce propre, à elle , ma mère. Qui m’a “tout pris, mais aussi tout donné”. Tout pris de l’amour, tout donné de l’amour. Tout donné de la joie. La joie profonde dont elle avait le secret, qu’elle portait en elle.

 

(Sur le site de Poezibao, un article plus complet pour ceux qui le souhaitent.)

"Emportée" de Paule Du Bouchet a été publié aux éditions Actes Sud en mars 2011