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Il suffit parfois de presque rien pour qu’un samedi qui s’annonçait ordinaire devienne une journée d’une densité rare , que l’on n’oubliera pas . Tout a commencé par un appel téléphonique vendredi midi d’une amie attentionnée qui m’informe que le lendemain après-midi se déroule à Dieulefit un hommage à André Du Bouchet avec des rencontres et une exposition autour du poète. Elle sait mon attachement à sa poésie.

Ce n’est qu’à deux heures et demie de route après tout, et je réalise que cela fera dix ans le 19 avril qu’André Du Bouchet est mort. Une envie très forte de me rendre dans la Drôme commence à sinuer dans mon esprit. Levée tôt ce samedi, un temps  lumineux, toutes les conditions sont réunies: je pars sans plus réfléchir pour une journée imprévue baignant dans la poésie! Fin de matinée Dieulefit me voilà: j’arpente les rues et ruelles , découvre une ville qui me séduit. Je découvre très vite la galerie d’art où a lieu l’exposition que je visite tranquillement avant l’inauguration (encore merci aux galeristes de leur accueil). Là des peintures de Giacometti, Tal-Coat, Bram van Velde, Gilles du Bouchet, Tapies…ainsi que quelques pages de carnets où André du Bouchet inscrivait de petites phrases lors de ses promenades dans cette si belle région drômoise. Je suis sous le charme….Je marche un peu, entre dans une librairie fort agréable où je déniche le dernier livre de Julien Gracq “manuscrits de guerre”, ressors , fais quelques photos en déambulant et attends tranquillement autour d’un bon repas la rencontre annoncée.

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En entrant dans la salle , on entend la voix du poète lire des extraits de ses poèmes avec un montage des pages de ses carnets. Après les remerciements d’usage a lieu la projection d’un film “Si vous êtes des mots, parlez” avec interview du poète réalisé par Michel Jacob. Un film dense qui suit les promenades d’André du Bouchet dans cet endroit où il s’était retiré et écrivait. Des silences, des conversations avec sa compagne Anne de Staël, des voisins, la contemplation des paysages, son bureau punaisé de poèmes sur lesquels il revenait sans cesse. Un film qui évoque l’homme dans sa simplicité, qui ne gomme pas la difficulté à entrer dans ses mots,ses  textes qu’il faut lire et surtout relire, selon les conseils de l’auteur lui-même. Je ne peux qu’approuver car je suis conquise  par cette écriture depuis déjà de nombreuses années.

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Après le film, l’émotion des témoignages: que ce soit une voisine, une femme de ménage, un éditeur, un photographe, Anne de Staël , Gilles du Bouchet son fils….. Des anecdotes de vie courante, des réflexions sur sa poésie et sa relation avec la peinture,la typographie de ses recueils, des souvenirs…On se sent bien , on vient dans la simplicité de nous parler d’un poète que l’on dit difficile à lire.

Je sais peu de choses de sa biographie, quelques jalons pour situer un peu: né en 1924, il s’installera aves sa famille aux Etats Unis où il terminera ses études, puis sera professeur à Harvard .En 1948, il revient en France,rencontre René Char,, Pierre Reverdy, Francis Ponge, animera des revues , sera traducteur de Celan , Hölderlin, James Joyce, Mandelstam, Faulkner…En 1971, il achète une maison à Truinas dans la Drôme et il partagera sa vie entre Paris et la Drôme provençale. Il disparait il y a dix ans aujourd’hui.

Son écriture c’est celle du souffle , des silences, d’un mouvement,  d’un voile déchiré par  le  regard qu’il pose sur ce qui l’entoure et qu’il nous renvoie par des éclats de mots.

Un texte issu de Carnet:

 

... aller jusq'au

bout de chaque mot

                               ouvrir son ciel

le ciel où finit sa racine

                                                   peser de tout son poids sur le

                                                                                         mot

                                   le plus faible

                                                     pour qu'il éclate

                                           et livre son ciel

 

Je suis repartie, par des routes buissonnières , ai pris le temps de regarder, d'écouter les silences où se murmurait le ciel.