Le mauvais temps de ces derniers jours me ramène à cette folle épopée d’un certain jeudi 11 février 2010.
La ligne droite n’est pas toujours le chemin le plus court. J’aurais du méditer cet adage avant qu’une belle inconscience ne me fasse traverser, en voiture, le plateau du Vivarais pour rejoindre le Puy en Velay et Brioude à partir de Valence. Routes en lacets, sapins à gogo, villages disséminés aux noms évocateurs (Lamastre, Saint-Agrève, Tence…), un plateau culminant à seulement 1000-1200m d’altitude mais oublié de tous, et surtout de la DDE. Voilà ce qui m’attendait !
Je montais rapidement. De la neige éparse parsemait les bas cotés. Mais le plateau cache bien son jeu ! Il tisse lentement sa toile pour nous enfermer dans sa nasse avant même d’avoir dit « ouf ». Mais cela, je ne le savais pas encore…
Peu à peu le paysage devenait plus sauvage, la neige de plus en plus présente et épaisse, les routes plus étroites, les virages se transformant en lacets.
Le plateau resserrait délicatement sa toile autour de moi, mais il était trop tard pour reculer !
C’est ainsi que je me suis retrouvée en bas de la longue montée vers Saint-Agrève. La route était entièrement recouverte de 2-3 cm de neige. Les grands jalons plantés sur les bas cotés et une seule trace de passage de voiture étaient mes seuls guides dans ce paysage uniformément blanc.
Arc-boutée sur mon volant, je montais lentement en seconde, priant le ciel de ne pas rencontrer en face de moi des voitures, ce qui m’obligerait à me serrer sur le coté et qui sait, à ralentir et ne plus pouvoir repartir !
Peu à peu mon angoisse s’apaisait. J’étais seule sur la route (qui était assez fou pour rouler par un temps pareil hormis une inconsciente comme moi !), mes quatre pneus de contact adhéraient parfaitement à la neige. Je me sentais en confiance et commençait à apprécier cette montée hors du temps.
Une longue montée sinueuse et interminable, sous des sapins chargés de neige. Une atmosphère ouatée. Un ciel bas, gris blanc, quelques flocons voletant dans les airs, le jour allant en diminuant laissant peu à peu place à la nuit.
C’était beau ! Oui ! J’ose le dire ! Imprudent mais beau ! Une beauté sauvage renforcée par une immense impression de solitude. Jamais je n’oublierai la magie de cette montée.
Arrivée à Saint-Agrève, j’ai cru que le plus difficile était passé. Je laissais les lumières du village derrière moi, m’enfonçant gaillardement dans la nuit et dans le plateau direction Tence.
C’est à ce moment là que le plateau resserra d’un coup sa nasse me piégeant bel et bien.
J’entendais son rire sardonique dans les violents coups de burle chargés de neige qui assaillaient ma voiture, me forçant plusieurs fois à m’arrêter totalement, n’y voyant plus rien, craignant qu’une autre voiture ne me percute par derrière.
Je voyais son visage goguenard dans les sapins aux branches courbées sous le poids de la neige et dans les congères que j’étais obligée de négocier et de traverser.
Je voyais sa main froide et glacée qui s’était amusée à supprimer tout panneau indicateur ou à les rendre illisibles.
Le plaisir et la beauté de la montée étaient loin derrière moi. C’est une vraie peur qui s’insinuait dans tout mon corps. Je ne savais plus où j’étais ni où j’allais. Je savais seulement que je ne devais en aucun cas m’arrêter sous peine de ne plus pouvoir repartir.
C’est ainsi que je roulais au pas, négociant comme je le pouvais burle, congères et lacets. La peur au ventre, la respiration courte et haletante, les mains crispées sur le volant.
Combien de temps cela dura t’il ? Aucune idée.
A une intersection de routes (brillant par son absence de panneaux indicateurs), mes phares éclairèrent un petit panneau jaune mis en place par je ne sais qui : « Itinéraire conseillé, route salée »
Ni une ni deux, je suivis ce panneau libérateur ! Je ne savais pas plus où j’allais mais « route salée » sonnait en moi comme une délivrance.
Peu à peu je retrouvais la civilisation. Les routes étaient toujours aussi enneigées mais SALEES. Les coups de burle qui sévissaient sur le plateau me laissaient ici en paix. Je croisais des voitures, me retrouva à en suivre. Je traversais quelques minuscules villages aux volets fermés et aux rues vides.
Je jetais fréquemment un coup d’œil au thermomètre de la voiture qui restait obstinément bloqué sur -10°C, -12°C. Pas un temps à stationner ni à dormir dans la voiture ! Je n’avais pas le choix, je devais encore et toujours continuer à rouler, n’aspirant plus qu’à une chose : trouver un hôtel en bord de route et m’y planter !
Je me retrouvais soudain sur une route plus importante et dégagée, avec un panneau indiquant la direction d’Yssingeaux. Jamais je n’aurais cru trouver la couleur noire du bitume aussi belle.
C’est à Saint-Hostien, sur la route nationale qui relie Saint-Etienne au Puy en Velay et que j’avais fini par rejoindre, que j’avisai un hôtel juste en bordure de route. Avec en plus une place de stationnement libre devant. Que demander de plus, sinon une chambre de libre !
L’air dégagé mais le cœur battant je lançais ma requête à l’hôtelier :
« Bonjour, vous auriez une chambre de libre ?
- Bien sûr. A quel nom ? »
Toute ma tension disparut d’un coup. Je filais rapidement dans ma chambre et m’enfonçais avec volupté sous les draps et la couette. Les mains croisées sous la tête j’écoutais le sifflement lugubre de la burle qui sévissait par à coups derrière les volets de la chambre, et faisant claquer une barrière mal fermée. Que c’est bon et beau d’entendre la violence des éléments bien au chaud à l’abri !!
Le plateau ne m’a pas eue mais croyez moi, je ne suis pas prête de le braver de nouveau l’hiver !