Ile d’Ouessant.
      Pas moins de cinq phares, de deux cornes de brume et des récifs acérés.

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Nous cheminions lentement le long de la côte déchiquetée, battue par le vent et les vagues, déambulant au travers des rochers. C’est alors qu’E.T et son compère Flipper le dauphin nous apostrophèrent :

 

 

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« Oui, oui, vous ne rêvez pas ! C’est bien nous ! Ouvrez donc vos yeux et votre esprit et qui sait, peut être rencontrerez vous d’autres personnages étonnants »
Piqués au vif, prêts à relever le défi, nos yeux se firent inquisiteurs pour traquer les êtres qui selon E.T et Flipper peuplaient les rochers.
Nous croisâmes certaines de ces étranges créatures. Des gargouilles des mers qui n’auraient pas dépareillé sur les toits de Notre Dame de Paris ou comme décor d’une fontaine vermoulue.

 

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Mais peut être n’était-ce que des farfadets, des korrigans figés dans le granit le jour et qui, dès que la nuit tombe, se mettent à danser en rond. Gare alors de ne pas se retrouver au milieu de leur cercle.
La brume se mit à tomber enveloppant le paysage. Les korrigans devinrent Ankou, le diable en breton. Le vent noir, le vent mauvais commença à souffler et à s’infiltrer dans nos cerveaux. Nous pressâmes le pas. La brume se dissipa mais notre malaise persista. Nous sursautions à chaque apparition dans les rochers quand nous aperçûmes le Roi déchu. Un grand éclat de rire nous secoua. Qu’il était laid et ridicule avec cette mouette posée sur son crâne !

A bien regarder il faisait plutôt pitié avec son visage tordu de douleur. Sans doute un forban des mers ou un contrebandier à qui Merlin l’enchanteur aurait jeté un sort.
Le cœur léger, nous poursuivîmes notre chemin. Il y a des rencontres qui marquent et qui ne s’oublient pas. Les suivantes furent de celles là.
Il y eut d’abord cet homme, plongé en pleine méditation.5

A quoi pensait-il agenouillé ainsi, face à l’océan ? Priait-il pour les cap-horniers en mer depuis des mois ? Attendait-il le retour des hauturiers ?
Nous restâmes un long moment assis à l’observer en silence, n’osant le déranger. Le fracas des vagues sur les récifs et cet homme immobile nous plongèrent vite dans un état second que nous eûmes du mal à quitter.
Nous finîmes par reprendre notre route et pendant un long moment nous cheminâmes de concert avec ce moine.

6

 

Il semblait glisser sur la lande, ne faisant aucun bruit. Nous ne distinguions pas son visage recouvert de son capuchon. Où allait-il d’un si bon pas, contre le vent qui gonflait sa cape formant de larges plis arrondis et soyeux ? Sans doute à l’église du village au loin. Peut être célébrer une proella pour les marins péris en mer lors des récentes tempêtes.
Peu à peu nous laissions derrière nous les falaises déchiquetées pour un relief plus doux, amorce de la baie de Lampaul.
7

 

 

C’est alors que je les vis au loin. Dos à la mer la femme s’enfonçait dans la lande portant son enfant dans ses bras. Lui, il regardait en arrière, enserrant d’un bras le cou de sa mère.

Une sorte de tristesse et de fatalité silencieuse émanait de ces deux silhouettes qui disparaissaient au loin. Au même moment la corne de brume du phare du Créac’h résonna sur l’ile.

Sans m’en rendre compte, je me mis à fredonner une chanson de Tri-Yan, surgie du plus profond de ma mémoire :

Sur la lande déserte une femme fredonne
Pour son enfant et pour elle aussi :
« Je connais ton père petit bonhomme
Il vit très loin très loin d’ici »
Un soir de tempête il est entré
Mon Dieu la tête qu’il avait !
Il dit s’asseyant sur le lit :
« C’est moi le père du petit »
« Je suis un homme sur la terre
Je suis un dauphin dans la mer
Je vis très loin très loin d’ici
Dans le courant du Sweal Scery »
Jetant sur la table une bourse d’or
Il dit : « Voilà pour ton effort
Quant au petit dès aujourd’hui
Il faut te séparer de lui »
« Je viendrai le prendre un soir à la brume
Quand le ciel s’accroche au filet meurtri
Je lui apprendrai à prendre l’écume
Comme mon père me l’avait appris »
« Un marin pêcheur tu épouseras
Et harponneur le plus adroit
Et le premier coup qu’il décochera
Tuera mon fils mon fils et moi »
Sur la lande déserte une femme fredonne
Pour son enfant et pour elle aussi :
« Je connais ton père petit bonhomme
Il vit très loin très loin d’ici »