mamc20.12.02 011

La montée a été rude. J’étais de mauvaise humeur ; résistant, c’est le mot le plus juste. L’énergie se dépense sans efficacité ; ou, du moins, si l’on avance, c’est comme au près, cette allure épuisante qui lutte contre les vents contraires et la vague qui fouette l’étrave et détrempe le pont.

J’avais décidé de monter au Pfaffenlapp quelque fût le temps. Eut-il plu averse, je serais quand même parti. En fait, le temps restera beau.
Le sac est lourd. Une fois de plus surgit la nécessité de la légèreté : emmener moins pour porter mieux.

A travers les nuages, le soleil envoie ses rayons, façon « Et Dieu parla à Moïse ». L’épisode du veau d’or me revient en mémoire. Le peuple s’est dépouillé de son or pour une idole sans intérêt. Les femmes ont fait fondre leurs bijoux. Etonnant. Sans doute n’ont-elles pas eu le choix ; ça a du râler dans les chaumières !

Arrivé en haut, la vue me surprend une fois de plus par sa beauté profonde. L’atmosphère est transparente, lavée par les pluies de la veille. Au fond, le mémorial du Struthoff. Jamais en quinze ans, je ne l’ai vu aussi lumineux. On dirait un grand voilier à l’horizon, toutes voiles dehors, aux allures portantes. La forêt et la montagne, océans de verdure, portent une barque de souffrance.

A cet instant précis, je mesure combien les monuments sont nécessaires. Ils marquent l’espace et ponctuent le temps. Ils font Sabbat dans la course des hommes. Le silence est impressionnant. La forêt d’Haslach est une zone de silence souvent respectée, sauf lorsque les bûcherons coupent et taillent ou que les Mirages sont à l’exercice.
Il est très rare de ne pas entendre un bruit de moteur autour de soi. Et là, rien, juste quelques pépiements d’oiseaux.

Pfaffenlapp2

Les nuages commencent à s’amonceler. Ce qui était un superbe ciel à la Magritte devient petit à petit un amas de cumulus porteurs de pluie. La perturbation avance. Un joli mot, la perturbation !

Je repars dans le sous-bois vers l’autre point de vue, celui de la plaine d’Alsace. La forêt est humide. Les ornières sont pleines d’eau, cela faisait longtemps. Une petite demi-heure de marche pour arriver sur l’autre versant. L’atmosphère s’est rafraîchie. A mes pieds, un tapis d’arbre sur des kilomètres, avec perdus ça et là, quelques îlots de verdure plus tendres. D’où sortent ces clairières ? Au loin Strasbourg, visible à l’œil nu, la pollution a nettement diminué.

Plaine d'Alsace

Je reste assis là un court moment, la solitude me pèse. Et je sais qu’à elle aussi. Saloperie de hanches !

Il est maintenant temps de redescendre, pour aller la retrouver. Nous nous assoirons sur un banc et je lui raconterai, et peut-être qu’aujourd’hui nous pleurerons ou nous sourirons, ce sera selon. Mais c’est sans importance, il faut être créatif à l’intérieur de ses limites. De toutes les façons, il n’y a pas le choix, et c’est peut-être mieux comme ça. Il y a des jours où le handicap ne pèse pas, parce qu’on s’y est fait et qu’on vit avec et il en est d’autres où la révolte gronde. Comme aujourd’hui.