Le moteur de la vieille R5 commence à donner des signes de fatigue, puis s’arrête complètement, ne laissant à Antoine que la possibilité de poursuivre son chemin à pied. Il aperçoit dans un champ, une femme pliée en deux. Elle jette les noix ramassées dans un panier.

- Connaîtriez-vous un garagiste à proximité susceptible de dépanner ma voiture ?
- Oui, mais c’est au-delà Martel, et le lundi …
- Bof ! De toutes façons, elle est naze, cette caisse. Je vais continuer à pied avec mon barda. Toulouse n’est pas si loin ! Je n’ai pas indiqué à Dominique ni le jour ni l’heure de mon arrivée. Sera-t-il même content de me voir ? Les jeunes mariés ont d’autres chats à fouetter que d’accueillir un vieux, chômeur de surcroît !
- Tout ce chemin à pied ? Et la nuit ? Quoique vous rencontrerez des hôtels…
- Comment paierais-je ? Il me reste en tout et pour tout deux cent francs. Je suis en fins de droits, alors le mois prochain, l’ASSEDIC va me verser des clopinettes !
- Excusez-moi… Monsieur ?
- Antoine.
- Moi, c’est Ginette. Vous n’êtes pas si vieux ? Vous avez bien des projets ?
- Enfin, 57 ans, c’est pas vieux, mais pour se faire embaucher par un patron… Alors, les projets, ils sont derrière moi !
- Ecoutez, si rien ne vous presse, j’ai peut-être une proposition : aidez-moi donc à ramasser les noix. Pour le salaire, ça dépendra de ce que ces rapaces de marchands voudront bien me les payer. Ne me dites pas à moi qui ai 60 ans que vous êtes vieux.
- Oui, mais votre mari sera-t-il d’accord ? Et puis, vous savez, j’étais ouvrier mégissier. Je ne sais pas si je vais vous faire beaucoup de rendement.
- Mon mari ? Lui aussi était au chômage ; catégorie « longue durée » comme ils disent. Alors, il a répondu à une offre d’emploi en Alsace. Il va devoir vendre du vin de Cahors aux Alsaciens : ça va finir de l’arranger ! Bon, alors, on est d’accord ? On a quatre tonnes de noix à ramasser. Allez, on verra qui de nous remplit le plus vite son panier !

- Moi qui ne pouvait plus supporter ma femme, je vais vous avoir comme patronne ! Enfin, tout arrive…
Antoine pose son sac à dos au pied du noyer et ramasse les noix aux côtés de Ginette. Les coques sont encore autour de certains fruits. Ce qui retarde le ramassage et encrasse la paume des mains.
- Cet après-midi, vous prendrez les gants de travail de mon mari.
- Vous n’en mettez pas, vous ?
- Non, depuis le temps que je ramasse, mes mains s’y sont faites. Elles n’ont pas encore changé de couleur ; j’ai commencé seulement aujourd’hui. J’attendais un coup de vent qui me les décroche des branches.
- Si je comprends bien, je suis arrivé à point nommé ! Mais vous passez plusieurs fois sous les arbres ? Ca doit durer ?
- Près d’un mois. Quand on arrive au centième noyer, on revient au premier, c’est un peu rengaine, j’en conviens, mais la machine à ramasser, c’est trop cher, et de plus, il faut tout un équipement derrière, pour les trier, les laver. Ca ne me laisserait pas beaucoup de bénéfice…
- Le progrès ! Il ne profite pas à tous de la même façon. En son temps, il m’a chassé de la campagne.
- Ah ! Parce que vous êtes d’origine paysanne ? Vous étiez dans quelle région ? Mais je suis trop curieuse !
- Non, mon parcours est si banal qu’il pourrait vous ennuyer…
- Je suis certaine que vous avez beaucoup à raconter. Tiens ! j’entends sonner midi. On va aller à la soupe.
- Je vais vous déranger…
- On partagera mon lapin. A la moutarde, vous aimez ça ?
- J’adore ! les derniers temps, je ne cuisinais guère. Vous pensez, tout seul, à quoi bon ?
Après avoir vidé leur panier dans le sac, Ginette et Antoine prennent le chemin de la maison. Deux cent mètres séparent la plantation de noyers de la ferme de la Gueraudie. La cour est légèrement en pente, un marronnier en ombrage une partie. Sur la gauche, une grange avec ses trois portes, dont une à deux battants conçue pour laisser entrer une charrette de foin. On aperçoit sur l’autre façade, une grande porte surmontée d’un immense linteau formé d’une seule pierre d’un mètre de haut. A l’étage, une grande ouverture fermée par un antique volet a du voir passer gerbes de blé et bottes de foin par milliers.
Au fond de cette cour sans portail ni clôture, un bâtiment en forme de petite maison laisse entrevoir sous la toiture un bric à brac d’outils et objets divers.
Quand à la maison, elle est imposante par ses dimensions et ses recoins visibles de l’extérieur. La porte d’entrée donne directement sur la cuisine, prolongée d’une voûte de pierres rouges où on distingue l’évier sous la fenêtre.
- Elle a du style votre maison, s’exclame Antoine. Vous devez avoir assez de place…
- Surtout maintenant, toute seule ! Asseyez-vous donc. Je fais réchauffer.
Antoine mange de bon appétit. Il est parti assez tôt ce matin, avec un bol de café et quelques gâteaux secs.
En prévision d’un voyage de plusieurs jours, il a vidé le frigo. Dans ce studio meublé, il n’a plus grand-chose à lui. Quand il s’est séparé de Nicole, elle a gardé les meubles, la vaisselle, les appareils ménagers. Elle lui a laissé la voiture. Celle-là même qui l’a laissé en rade ce matin.
Deux ans déjà ! Depuis, ça n’a été que de mal en pis. Quelques petits boulots de ci de là, certains carrément au noir. Mais depuis le début de l’année, l’ANPE ne lui a rien proposé. Et il faut bien le reconnaître, il ne s’est pas trop décarcassé… A force, les refus essuyés, les « on vous écrira », ça use encore plus que de travailler !
- Vous prendrez bien un café ?
- … Oh ! pardon, vous disiez ? Ah, oui, je veux bien du café. Excusez-moi, je rêvais. On revient aux noix ?
- On n’est pas aux pièces ! Auparavant, je vais vous montrer votre chambre.
- Les voisins ne vont pas jaser ? Quoiqu’il n’y a pas beaucoup de maisons par ici.
- Ce n’est pas la première fois que nous prenons quelqu’un pendant la saison…
- Oui, mais il y avait votre mari ?
- Avec son métier de représentant, il était rarement à la maison en journée. Vous serez logé dans la chambre du bas. L’entrée est de l’autre côté de la maison. En tout bien, tout honneur… Quoique, vous savez : les gens causeront quand même !