Dans le cadre du printemps des poètes, je voudrais vous présenter Clod’Aria. De son vrai nom Suzanne Humbert-Droz, elle est née à Paris en 1916. Élevée en Vendée par sa famille paternelle, Clod’Aria y resta et exerça le métier d’institutrice pendant vingt cinq ans. La jeune femme se passionne pour la peinture et la littérature. En avance sur son temps, qui imposait rigueur et austérité aux membres du corps enseignant, la voilà qui, en 1939 parcourt le Bocage Vendéen à moto et en pantalon et grimpe les cols des Pyrénées à vélo. Elle publiera en 2001 un témoignage de cette période sous le titre « Une Instit pas ordinaire ».
Car si elle écrivit très tôt, elle ne publia qu’une fois retraitée de l’enseignement. Elle a publié une trentaine de recueils de poésie dont :
Haïkus. Ed. Soc et Foc, 1993
Mon chat, son chien et le cochon du voisin, Le Dé Bleu, 1998,
Mes mots vous regardent, SOC & FOC, 1999
Le tilleul, SOC & FOC, 2003
Dans la barque du soleil, SOC & FOC, 2006,   
et quelques ouvrages en prose (La Dormeuse de Chaix, la voisine et autres récits, Geste Éditions, L'art de rater (Littera, 1996)

Clod’Aria définit elle-même sa poésie comme « volontairement simple, claire, dépouillée et percutante tentant de recréer les émotions de l’auteur. »
Son style, d'une grande concision est particulièrement efficace dans ses ouvrages poétiques où elle propose un regard lucide et ironique sur la vie et sur les humains. Il y a chez elle une attention aux moindres petites choses qui font la vie. Poétesse de la simplicité, les éditeurs de manuels scolaires ne s’y sont pas trompés qui proposent ses textes aux enfants de tous niveaux. Elle participe à de nombreuses anthologies chez Gallimard, Hachette, Editions ouvrières... Elle est traduite en Allemagne, en Italie, en Chine, en Roumanie et au Canada…
J’emprunte à Lise Cassin sa présentation du recueil Micro Climat :
« Avec des mots sobres, concis, Clod'Aria ouvre les silences, libère l'émotion. Lucide, elle sait que rien n'est acquis et nous dit la douleur des "arrachements... les amours qui se superposent" mais toujours la vie est là, palpitante: " et les fleurs surgissent de partout... la terre déborde de tendresse".
Clod'Aria "aime fabuleusement", sa parole claire nous prend par le cœur au fil du " temps qui nous transforme... tout est en soi mais il faut se frotter aux autres pour faire jaillir le prodige ".
La poésie de Clod'Aria a ce pouvoir d'étincelle qui nous permet d'entendre: " la nature qui prend son temps... la terre qui nous reprend". »

Un haïku
bien rond
comme une larme

Beau temps :
rien dans la boîte aux lettres
Les amis jardinent...


La pluie a volé
le parfum des lilas
lune rousse


J'ai vieilli
mon style a changé
mes amis aussi

La souris s’est noyée
dans le pot de lait
Belle mort !


Elle bêche
ses chats en sphinx
autour d'elle



J'aime
J'aime tout ce qui bouge
et ce qui rêve :
la mer le vent
l'oiseau
ce qui fluctue
se transfigure :
le ciel l'arbre
l'amour
ce qui vient
et qui s'en va :
l'ami l'enfant
le chat

Exécution
Platane, ô mon colosse,
qui laissait choir négligemment
du haut de ta magnificence
tes feuilles d’or sur les toits :
les villageois ne t’aimaient pas…

Tu as craqué
jusque dans mes racines
puis comme un roi vaincu, trahi,
à la place qu’ils avaient choisie
tu t’es couché superbement.
Et t’on dévoré tout vivant
Les hommes, sauvages fourmis rouges

Dans mon paysage troué
Je vois toujours ton corps qui bouge…



Les chats perdus
J’ai soigné les chats des autres
les galeux les croûteux
les sans maître ceux qui griffent
ceux qui chient mou
ceux qu’on pu d’poil
sur le caillou
ceux qu’on menace
et qu’on poursuit
à coup de balai
ou de fusil
ceux qui se roulent
ceux qui vous lèchent
ceux qui ne disent jamais rien
et ceux qu’on peur de votre main
Les minettes qui vous ramènent
cinq rejetons cachés dans le foin
les vieux matous
qui se souviennent
quand ils sont borgnes et boiteux…

J’les ai soignés
malgré les miens
les bien nantis
les bien soyeux
qui suffoquaient de jalousie
en fermant à demi les yeux


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Je laisse le dernier mot à Clod’Aria :
« Avec de l’argent j’aurais bâti des châteaux. Avec du vent j’ai bâti des poèmes. »