Joumana_HaddadDans le cadre du Printemps des poètes 2010, dont le thème est « Couleur femme », et puisque sont pour une fois mises à l’honneur les femmes poètes, j’ai choisi de vous parler d’un vrai coup de cœur pour une libanaise de 39 ans, Joumana Haddad.

C'est ma bibliothécaire, au boulot, qui me l'a faite connaître.

Je n'avais plus rien à lire, je lui ai juste demandé : "Donne-moi quelque chose que je ne connais pas, quelque chose qui m'étonne et me dépayse". Elle n'a même pas hésité, et s'est dirigée droit sur le petit rayon consacré aux poètes arabes, pour me sortir un roman qui m'a littéralement embarquée : Le retour de Lilith.
Je vous le conseille vivement !

Née en décembre 1970 à Beyrouth, Joumana est une femme qui n’a peur de rien, et refuse les tabous. C’est la découverte des surréalistes qui l’incite très tôt à se tourner vers la poésie. Elle commence à écrire en français, mais revient vite à l’arabe, car elle a envie d’être vraie, dans sa propre langue. La liberté d’écriture des surréalistes sur le corps, l’érotisme et l’amour la fascine, elle a en tête de briser ce tabou dans son pays d’origine : “Les Arabes doivent cesser de traiter le corps comme s’il s’agissait d’une chose honteuse”.

Sa poésie est flamboyante, sauvage et vraie. Elle prend aux tripes, et nous ramène vers un langage premier, sur les sensations, le regard posé sur nos corps, vus pas nous ou par les autres. Sa plume est libre, revendicatrice sans harangue, forte et dense.

Parlant sept langues, elle est à la fois poète, journaliste, traductrice, scénariste, elle s’essaye même en 2009 au cinéma, en co-écrivant le scénario du film de Jocelyne Saab « Qu’est-ce qui se passe ? », où elle tient le rôle de Lilith. Elle a obtenu le prix du journalisme arabe en 2006. En octobre 2009, elle a été sélectionnée parmi les trente-neuf auteurs arabes de moins de 39 ans considérés comme les plus intéressants. En novembre 2009, elle a reçu le Prix international Nord-Sud de la Fondation italienne Pescarabruzzo dans la catégorie « poésie ».

En décembre 2008, elle lance un trimestriel qui fait scandale, « Jasad ». Revue culturelle ciblée sur les arts, littératures et sciences du corps, elle y parle sans tabou ni fausse pudeur du « corps libéré ». « Le magazine du corps dans tous ses états, tel qu’il se définit, privilégie la profondeur d’une pensée à celle des décolletés. Le nom du trimestriel, avec son “J” enchaîné par des menottes, annonce la couleur : Jasad brise l’omerta qui frappe le corps marginalisé dans le monde arabe » explique Joumana Haddad. La revue a fortement contrarié les autorités religieuses, qui attaquent régulièrement Jasad, l’accusant d’être une “revue pornographique”. L’équipe rédactionnelle, essentiellement composée de musulmans du Liban, d’Irak, de Syrie et d’Egypte, s’y attendait, sachant qu’elle attaquait de front des tabous bien ancrés. À son corps défendant, Joumana Haddad s’est retrouvée au cœur d’une polémique qui lui vaut des dizaines de lettres d’insultes par jour. Les menaces se faisant plus pressantes, elle a, récemment, décidé de ne plus conduire sa voiture, s’assurant les services d’un chauffeur garde du corps.

Je vous donne en lecture un texte de Joumana :

La rue que j’habite

La rue que j'habite n'est pas droite ni sinueuse ni circulaire. Elle n'est pas bordée de fleurs, ni de bons sentiments, ni même de pensées confuses. On n'y parle pas, on n'y commence rien, on n'y embrasse jamais sur la bouche. Il n ‎‎ 'y a pas de maisons, ni d'oiseaux perdus, ni de vieux sages qui s'assoient à l'ombre. La rue que j'habite n'est pas une rue.

Il fait toujours noir dans la rue que j'habite. La lune brille de son absence, la nuit double la nuit. Le paysage est un caillou pointu sous la plante des pieds, et chaque regard est une blessure. Les ténèbres sont le lieu et le non-lieu, et il n ‎ 'y a pas d'autre rive.

La rue que j'habite est un fil de fer. Je suis son funambule, son otage. Elle vibre sous moi et menace de me renverser. Je m'y accroche, je m'y pends. Elle est ma peur et mon évasion. Puis soudain elle devient rail, échelle, ride, chute où je ne cesse de dire adieu à toutes les montagnes qui partent sans moi.

La rue que j'habite est une main. La main de l'homme que j'aime. Elle me caresse, veut me posséder. Je ne lui appartiens pas. Elle le sait. Elle me rend à moi et me porte sans m'avoir.

La rue que j'habite est la couleur bleue. Je suis sa vagabonde, j'erre sur son asphalte liquide et dors dans ses recoins d'encre. Je suis sa troupe de nuages, ses algues, sa peau chaude comme une volupté qui arrive. Barque errante dans une tempête, appel, proue, éclair, elle m'emmène vers le visage qui me ressuscite. Elle me multiplie.

La rue que j'habite est un laps de temps. Une attente qui se prolonge à l'infini. Troublantes minutes qui s'accumulent entre deux débuts, trois oublis. Moment inattendu qui fait tomber les murs.

Je n'habite pas la rue que j'habite. Je n'habite pas cette douleur obstinée à chaque pas, ces ongles qui me posent des questions, cette paupière fermée sur mes cris. Car j'habite la rue que je n'habite pas. Et nous sommes partout.

La rue que j'habite est un sexe d'homme gonflé de désir. Pont tendu entre l'univers et moi. Fruit merveilleux qui vit de mon corps. Œil qui me donne à boire puis me happe dans son tourbillon. Tunnel pluvieux d'où je ne voudrais jamais sortir.

La rue que j'habite est un poème. Elle marche, marche en moi.

Et je la suis.

Bibliographie :

Le Temps d’un rêve, poésie, s.é, 1995
Invitation à un dîner secret, poésie, Éditions An Nahar 1998
Deux mains vouées à l’abîme, poésie, Éditions An Nahar, 2000
Je n’ai pas assez péché, poésie, Éditions Kaf Noun, 2003
Le Retour de Lilith, poésie, Éditions An Nahar, 2004, traduit en français par Antoine Jockey, Paris, Éditions L’Inventaire, 2007
La Panthère cachée à la naissance des épaules, poésie, Éditions Al Ikhtilaf, 2006
En compagnie des voleurs de feu, entretiens avec des écrivains internationaux, Éditions An Nahar, 2006
La mort viendra et elle aura tes yeux, 150 poètes suicidés dans le monde, anthologie poétique, Éditions An Nahar, 2007
Mauvaises Habitudes, poésie, Éditions ministère de la culture égyptienne, 2007
Miroirs des passantes dans les songes, poésie, Éditions An Nahar, 2008 logo_p10

Sources :
http://www.telquel-online.com/ - http://fr.wikipedia.org/wiki/Joumana_Haddad -

Site officiel de Joumana Haddad :
http://www.joumanahaddad.com/manuit.html