Je fais de la généalogie depuis des années. En général les recherches les plus intensives portent davantage sur les gens mariés que sur les célibataires qui par nature n’ont généralement pas de descendance et sont par conséquent moins intéressants du point de vue du généalogiste.

julie

Et voilà qu’un beau jour, je reçois d’un de mes cousins une vingtaine de photos de la fin du XIXème siècle dont celle de la sœur de mon arrière grand-père qui était religieuse. Son visage sur la photo m’intriguait. Son expression était pour le moins réservée et j’eus tout d’un coup l’envie d’en savoir plus sur la vie de cette femme née en 1844.

J’écrivis donc à la congrégation qui me renvoya à l’archiviste de la maison mère à Rome. Je repris ma plume, et qu’elle ne fut  pas ma surprise de recevoir quelques semaines après, la notice nécrologique de ladite tante relatant par le menu son curriculum vitae.

Le ton de ce document est désespérément convenu, mais à lire entre les lignes, se découvre, d’une part le visage de cette aïeule, mais aussi la violence dont ont été victimes les congrégations religieuses au moment de la séparation de l’église et de l’état en 1905.

Elle entre en religion à l’âge de trente ans ce qui, pour l’époque me semble tardif. Religieuse du Sacré-Cœur, - une congrégation enseignante - elle fut surveillante puis surveillante générale d’un collège d’Ile de France. Elle ne devait pas être commode, car dit la notice, ses élèves « lui prêtaient le don d’ubiquité tant cette mère paraissait rapidement partout où il y avait un délit à constater ; et elles la nommaient tout bas « Cerbère » tandis qu’elles auraient dû la qualifier de « bon ange ». Un peu plus loin on pouvait lire : « Dans ses surveillances, dit l'une d'elles, je me souviens qu'elle ne faisait pas un mouvement, ce qui devait parfois lui être une grande fatigue; il m'arrivait de cesser un long moment de regarder de son côté pour me donner à moi-même la surprise de la retrouver exactement dans la même position. ” […]. Elle parlait très peu ; rarement on entendait sa voix dans la salle d'études; son regard dominait, arrêtait les plus turbulentes, même son influence rayonnait à distance.”

Il semblerait qu’elle eut un succès certain auprès des plus jeunes. Ayant passé de nombreuses années dans ce collège, elle quitte la région parisienne en 1887 pour «diverses maisons où le succès ne répondit pas toujours à ses efforts et à sa vertu. ». On la retrouve successivement à Lille, Bordeaux, Perpignan pour revenir à Quadrille en 1889. Quatre établissements en deux ans démontre bien la difficulté. On peut raisonnablement anticiper une certaine rigidité de caractère, doublée de timidité.

Son travail se poursuit lorsque survient la séparation de l’église et de l’état en 1905. Elle assiste à la fermeture des collèges et se trouve quatre fois expulsée des lieux de son activité pour finalement être exilée, comme ses consœurs, en 1909. Elle vivra en Angleterre, puis en Belgique où elle fut contrainte de fuir à nouveau vers l’Angleterre pendant la guerre de 1914. Elle mourut à Ostende en 1921 à l’âge de 76 ans sans avoir revu son pays. 

A relire cette histoire, un siècle après les événements de 1909, il m’apparaît que cette femme – comme sans doute beaucoup d’autres – s’est vécue comme victime d’un conflit – celui de l’Eglise et de l’Etat -, qui lui passait largement au-dessus de la tête et s’en est trouvée brisée, au sens le plus ordinaire du terme. Il n’y a pas de peine plus dure que l’exil, si ce n’est la mort.

Tout d’un coup, la photo de cette femme prenait corps et je pouvais imaginer en filigrane les grandes lignes d’une histoire éprouvée.

Derrière l’image et le silence assourdissant des dates de naissance et de décès, surgissait une personnalité et son histoire, au cas particulier plutôt douloureuse. C’est exactement ce qui me motive dans la généalogie : retrouver autant que faire se peut l’épaisseur de la vie de ceux qui nous ont précédés.