01611Est-ce les paysages extérieurs qui me poussent à atteindre ce paysage intérieur, que me donne la lecture, en relisant « Maria Chapdelaine » de Louis Hémon ? Ou est-ce d’avoir retrouvé ce livre dans la bibliothèque paternelle , celui-là même qu’il m’avait été imposé de lire – punition pour une leçon de géographie non apprise - il y a environ quarante-trois ans … Ce livre ancien, jaune orangé, des éditions Arthème Fayard avec ces bois gravés de Jean Lebédeff.
Toujours est-il, que j’ai relu ce roman de Louis Hémon, avec plaisir. Assise près du radiateur – une cheminée aurait été plus appropriée – les yeux s’élevant de temps à autre vers un jardin enneigé comme jamais !

C’est une histoire silencieuse, rédigée en 1913, qui se passe au Québec, parmi les grands espaces, forêts et lacs ; quelques maisons esseulées loin des bourgs et de l’agitation. Maria habite avec ses parents , frères et sœur une maison isolée où se succèdent les saisons, pas toujours égales en temps. Quelques rares veillées, où apparaissent trois hommes épris d’elle, sont les seuls plaisirs qui lui sont accordés.
François Paradis, le nomade, le coureur des bois, dont le nom évoque la liberté du peuple québécois et qui s’enhardit le premier auprès de Maria (enfin avec modération…). Lorenzo Surprenant , l’exilé aux Etats-Unis, qui offre à Maria de quitter la misère du lac Saint Jean pour une vie citadine qu’elle ne peut guère imaginer. Et Eutrope Gagnon le sédentaire voisin de sa famille, cultivateur attaché à sa terre, qui voit en elle une femme de courage et de labeur.
Tout cela sur fond de mœurs religieuses fortes jamais remises en cause et qui s’annoncent dès l’incipit du roman : « Ite missa est ». Et plus loin, lorsque Maria éprouve de la tristesse après la disparition de François : « Et le bon Dieu sait ce qui est bon pour nous ; il ne faut pas se révolter ni se plaindre… »
Maria Chapdelaine est confrontée à sa vie sans jamais pouvoir en prendre réellement les rênes. Elle rêve, elle imagine, elle renferme en elle ses pensées et fait son travail. Tout cela dans une atmosphère très paisible et très aimante. Une belle écriture qui sait montrer ces paysages canadiens nous rend ce livre attachant.

« Les aunes formaient un long buisson épais le long de la rivière Péribonka ; mais leurs branches dénudées ne cachaient pas la chute abrupte de la berge, ni la vaste plaine d’eau glacée, ni la lisière sombre du bois qui serrait de près l’autre rive, ne laissant entre la désolation touffue des grands arbres droits et la désolation nue de l’eau figée que quelques champs étroits, souvent encore semés de souches, si étroits en vérité qu’ils semblaient étranglés sous la poigne du pays sauvage.
Pour Maria Chapdelaine, qui regardait toujours ces choses distraitement, il n’y avait rien là de désolant ni de redoutable. Elle n’avait jamais connu que des aspects comme ceux-là d’octobre à mai, ou bien d’autres plus frustes encore et plus tristes, plus éloignés des maisons et des cultures ; et même tout ce qui l’entourait ce matin-là lui parut soudain adouci, illuminé par un réconfort, par quelque chose de précieux et de bon qu’elle pouvait maintenant attendre. Le printemps arrivait, peut-être…ou bien encore l’approche d’une autre raison de joie qui venait vers elle sans laisser deviner son nom."

Si vous le souhaitez, vous pouvez écouter le livre lu ; cela donne du relief aux savoureuses expressions québécoises :
http://www.litteratureaudio.com/livre-audio-gratuit-mp3/louis-hemon-maria-chapdelaine.html