L’actualité récente rapporte la souffrance d’un nombre certain d’orphelins irlandais. Indépendamment des comportements criminels révélés — injustifiables et injustifiés — la nature même des structures des orphelinats au 19° et 20° siècles n’a jamais été exempte de rigueur.

Ayant eu à faire des recherches en Alsace pour des descendants d’Enfants Trouvés des Hospices Civils de Strasbourg, s’est faite jour l’évidence que des enfants, orphelins mineurs confiés à l’administration de l’Etat, ont été envoyés comme colons en Algérie, alors conquise depuis 1830.

L’état d’orphelin est par nature difficile ; il l’est pour l’enfant lui-même comme pour la société qui n’est pas toujours à même de lui assurer un avenir décent, ce qui était le cas du département du Bas-Rhin où les orphelins terminaient, au mieux, comme ouvriers agricoles ou au pire comme délinquants. Sollicité par un religieux établi en Algérie, le département a indirectement contribué au peuplement de l’Algérie en envoyant à Misserghin des « Enfants Trouvés » confiés aux Hospices Civils de Strasbourg.

Le 19 novembre 1844 était approuvé par le Ministère de la Guerre la création d’un « centre de Population à Misserghin sur le territoire civil d’Oran ».

Le 20 août 1849, une convention est signée entre La Commission administrative des Hospices Civil de Strasbourg et le père Abram, fondateur d’une colonie agricole dans ce village. Les archives départementales du Bas-Rhin retracent les échanges de correspondances entre la Préfecture du Bas-Rhin et ce religieux. On peut y lire entre les lignes que les choses ne sont pas faciles, ni pour les éducateurs, ni pour les enfants.

Le 13 janvier 1853 une lettre dont l’objet est « Enfants colons » est adressée par les Hospices Civils au Préfet du Bas-Rhin, l’informant que dix enfants, en provenance de plusieurs villages du Bas-Rhin, sont « réunis au dépôt de l’Hospice des orphelins, prêts à partir pour leur nouvelle destination.
Ces élèves, parmi lesquels ils s’en trouve plusieurs qui quittent la France à regret sont très difficiles à garder ; ils sont à la recherche de toutes les occasions pour s’évader ; et les tentatives qu’ils ont déjà faites pour se sauver, nous ont mis dans la nécessité de… [illisible] de crainte qu’ils ne s’échappent.
»

Les enfants quittent Strasbourg en train, le 29 janvier 1853 à cinq heures du matin pour arriver à Paris le même jour à huit heures cinquante du soir. Ils rejoignent ensuite Misserghin via Châlons, Avignon et Marseille

Le père Abram, directeur de l’orphelinat, est tenu à des rapports semestriels écrits, envoyés à la préfecture du Bas-Rhin. Un rapport du 24 juin 1853, précise que les enfants « grâce à la divine Providence » sont en bonne santé et que « le souvenir de la France est presque perdu pour eux. […] Tous les jours, nous demeurons convaincus que la colonisation par les Enfants Trouvés est plus facile qu’on ne le pense et que le suivi en est à peu près sûr. »

En 1856, l’orphelinat compte quatre vingt enfants envoyés de différents départements de métropole sollicités par le père Abram. Il écrit : « Les Départements peuvent en toute sûreté envoyer en Algérie les enfants trouvés qui deviennent pour eux une charge si lourde. » Des notes sont adressées concernant la conduite, le travail, les études et les devoirs religieux. Elles progressent au fil des années.

Le directeur se soucie de l’installation de ses protégés au moment de leur majorité, soit 21 ans. Il écrit en 1854 : « Je m’occupe sérieusement de l’avenir de nos enfants. Je suis en instance auprès de son Excellence, Monsieur le Ministre de la Guerre pour que l’Etat se réserve, à côté de notre ferme projetée de Bet-Abbès, mille hectares que je puisse leur distribuer à leur majorité. »

Dans un compte rendu de 1858, le directeur écrit : « En général tous les enfants ont fait leur première communion, et ils remplissent l’essentiel de leurs devoirs religieux. Leur conduite est généralement assez bonne, quelques-uns seulement nous donnent beaucoup de chagrin par des habitudes de vol qui résistent à toutes les corrections. »

Les recherches ayant été centrées sur un de ces dix enfants, il n’est pas possible de développer cette chronique qui rappelle à l’évidence qu’on n’hésitait pas à l’époque à littéralement exiler des enfants de leur pays et ce, sans aucun doute, pour les meilleures raisons du monde ; et qu’ils étaient soumis à une discipline nécessairement rigoureuse et un travail soutenu dans la ferme de l’orphelinat. Moyennant quoi, ils apprenaient à lire, écrire et compter ainsi qu’un métier, le plus souvent dans l’agriculture.

La souffrance des « Enfants Trouvés » semble de tous les temps et de tous les pays.